«L'ours polaire est équipé pour gérer le réchauffement»

Grand NordLes effectifs au Svalbard restent stables malgré un stress accru par le changement climatique et la concentration de polluants. Explications à Tromso par trois chercheurs de l'Institut polaire norvégien.

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Il est courant de lire et d’entendre qu’au Svalbard, l’archipel norvégien en Arctique, les ours polaires «sont plus nombreux que les hommes». Les chiffres récurrents évoquent 3000 plantigrades contre 2500 humains. Cette estimation n’est-elle pas balancée à la légère, alimentant une légende polaire?

Pour en avoir le cœur net, nous quittons le Svalbard pour Tromsø, sur le continent. La ville norvégienne à l’intérieur du cercle polaire se présente comme la capitale de l’Arctique. Elle est devenue un centre d’excellence pour la recherche sur le Grand Nord. L’Institut polaire norvégien (IPN) est la bonne adresse pour mieux connaître l’état de la population des ours blancs au Svalbard et son évolution en régime de réchauffement climatique. Trois scientifiques nous reçoivent. L’ours polaire est leur sujet de recherche depuis une dizaine d’années.

Magnus Andersen, rattaché à la section biodiversité de l’IPN, participe à un monitoring de la population des ours polaires au Svalbard et dans la mer de Barents, entre la Norvège et la Russie. Chaque année, en avril, il se rend sur l’archipel pour un round d’observation. Les ours sont repérés par hélicoptère. On leur tire une fléchette contenant un produit anesthésiant. Quand ils sont endormis, on leur prélève du sang, des graisses, des poils et des ongles. L’analyse de ces prélèvements permettra d’identifier chaque individu, d’enregistrer son profil génétique et d’évaluer son état de santé. On leur passe aussi un collier émetteur autour du cou pour étudier leurs déplacements. Ces campagnes annuelles atteignent entre 50 et 150 individus selon la météo.

Deux types d’ours polaires

Le monitoring a démarré il y a vingt-cinq ans. «Découverte majeure», explique Magnus Andersen, il existe deux types d’ours polaires: les sédentaires et les pélagiques. Les premiers, fidèles à la terre ferme, vivent sur un territoire de moins de 200 km2; les seconds, dérivant sur les packs de mer gelée, sont mobiles à l’intérieur d’une aire de quelque 400?000 km2. Pourquoi cette différence? Le mystère reste entier. Magnus Andersen précise: «Les ours mobiles sont les plus nombreux. Mais les deux types d’ours se mélangent et rien dans leur apparence et leur patrimoine génétique ne les distingue. C’est fascinant!» Cela rend plus difficile leur comptage. Le fait que la Russie, associée au monitoring, met des moyens inférieurs à l’effort norvégien n’aide pas.

Dans sa thèse, s’appuyant sur les travaux de la communauté scientifique au chevet de l’ours polaire, Magnus Andersen rappelle que la population à l’intérieur du cercle polaire compte entre 20?000 et 25?000 individus (2010). Pour la seule région de la mer de Barents, Svalbard inclus, Magnus Andersen cite le chiffre de 2650 individus. Au Svalbard, leur présence varie selon les saisons. Ils ne seraient que quelques centaines en permanence. L’ours polaire recherchant la terre ferme pour donner la vie, beaucoup d’individus pélagiques gagnent l’archipel à l’automne. C’est là que le changement climatique devient un facteur de stress. Avec la banquise qui fond vite, l’espace vital du phoque rétrécit et c’est l’accès à la nourriture de l’ours qui se complique.

Des pronostics aléatoires

Dans cette épreuve à l’issue incertaine, l’ours polaire ne part pas perdant. Magnus Andersen: «L’ours polaire est équipé pour vivre avec le réchauffement. La nature l’a doté de ressources pour s’adapter, jusqu’à un certain point, aux nouveaux facteurs de stress découlant du changement climatique.» Exemple: la femelle décide si oui ou non elle donne la vie selon l’état de ses forces. La fécondation a lieu au printemps, mais la gestation de l’embryon ne commence qu’à l’au­tomne, si la femelle a accumulé assez de réserves avant l’hiver. Après la naissance, la mère décide encore si elle est en mesure d’alimenter son petit en lait sans met­tre en péril ses propres chances de survie. Le monitoring donne une population «plutôt stable» sur le territoire norvégien pour la décennie 2004-2015. Les pronostics à long terme sont «difficiles».

L’essor du tourisme menace-t-il aussi l’ours? Une moindre surface de mer gelée et plus de bateaux toujours plus grands: cette évolution est parfois décrite comme un scénario catastrophe. Magnus Andersen relativise: «Les règles strictes fixées au Svalbard pour que l’ours polaire y soit dérangé le moins possible ont fait leurs preuves.» Financé par le Ministère norvégien de l’environnement et du climat, l’IPN dialogue avec le WWF et les écologistes. «Peut-être faudra-t-il un jour fixer des règles plus restrictives. La vigilance est de mise», souligne le chercheur. (24 heures)

Créé: 14.07.2016, 21h18

Les polluants, source de stress

Malgré son éloignement des zones industrielles et densément peuplée, l’Arctique est assailli de produits toxiques dispersés par l’homme dans l’environnement. Ecotoxicologues à l’Institut polaire norvégien, Heli Routti et Sabrina Tartu étudient les effets des polluants sur la faune polaire. Spécialement sur l’ours: au bout de la chaîne alimentaire, il hérite de toutes les saletés absorbées avant lui par d’autres espèces, du krill aux phoques qui sont son menu principal. La concentration de ces substances nocives par accumulation (bio-amplification) peut le fragiliser.

Leurs recherches sur l’ours blanc ont parfois révélé des traces des fameux Organismes polluants persistants, les POP. Ces substances sont sont visées par la Convention de Stockholm (2001), un traité qui les interdit ou prescrit leur élimination. Mais ça prend du temps.

«Nos travaux avertissent la société et les décideurs politiques en documentant les niveaux de pollution et leurs effets sur la faune», explique Sabrina Tartu. La concentration de certains POP augmente avec la fonte du pergélisol et des glaciers dans lesquels ils étaient emprisonnés. Le malheur de l’ours polaire est que masse corporelle fluctue beaucoup. A la fin de l’hiver, il a perdu une grande partie de sa graisse; il est alors plus exposé aux effets nocifs des substances toxiques qu’il ingurgite.

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