Le pari climatique de Sergueï Zimov, seigneur de Tcherski

Grand NordPour lutter contre le réchauffement climatique, ce prince de la science cherche à recréer sur ses terres de Sibérie l'écosystème du temps des mammouths

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Vous voulez une manifestation du réchauffement climatique, ici à Tcherski? Eh bien, quand je m’y suis établi à la fin des années 1970, la Kolyma était gelée dès la mi-octobre et l’on pouvait la traverser à pied. Aujourd’hui, il faut toujours un bateau à cette saison.»

Avec ses airs de grand féodal, sa barbe poivre et sel et son regard plein d’ironie, il pourrait arriver tout droit de la cour des tsars. Ou figurer dans un film d’Indiana Jones, quand, au volant de son hors-bord, il fonce sur les cours d’eau du Grand Nord sibérien. Mais Sergueï Zimov n’a rien d’un comédien. Même s’il ne lui déplaît pas de poser devant les caméras pour plaider sa cause. Non, à 61 ans, ce scientifique touche-à-tout et aux multiples publications est une sorte d’aventurier du climat. Un lutteur inspiré contre les gaz à effet de serre. Un chercheur qui veut mettre ses théories en pratique.

C’est ainsi que depuis une vingtaine d’années, sur une partie du vaste domaine de 160 km2 que la République de Sakha lui a mis à disposition, il poursuit, avec son fils Nikita, un projet apparemment fou: récréer, ici dans la taïga du nord-est de la Sibérie, l’écosystème du pléistocène, quand les mammouths et les bisons broutaient l’herbe de vastes steppes.

Mais pourquoi remplacer les forêts par des prairies? «Parce que les forêts d’aujourd’hui ne sont d’aucun intérêt, ni pour l’homme ni pour les animaux. De plus, étant sombres, elles absorbent les rayons du soleil, participant ainsi au réchauffement climatique et à la fonte du permafrost» (ndlr: ce sol gelé qui recouvre 20% de la planète). En revanche, poursuit Zimov de sa voix de fumeur invétéré, «les prairies argentées réfléchissent ces mêmes rayons solaires, comme le fait la neige. Elles permettent aussi au froid de descendre plus profondément dans le permafrost.»

Plus tard, perché sur un monticule, imperturbable sous les attaques des moustiques, notre hôte poursuit sa démonstration. «Si on n’entreprend rien contre le réchauffement climatique et la fonte du permafrost, ce dernier va finir par libérer les quantités astronomiques de carbone qu’il emprisonne depuis des millénaires, sous forme de CO2 et de méthane.» De quoi multiplier l’effet de serre au niveau planétaire.

«Un Suisse enthousiaste»

«Même si toutes les pièces du puzzle ne sont pas en place, le projet de Parc du pléistocène de Zimov est génial», assure Martin Heimann, un sympathique professeur bernois rencontré dans la station scientifique du savant russe (notre reportage de demain). Directeur du département de bio­géochimie du Max Planck Institut de Iéna, en Allemagne, spécialiste du climat et membre du comité de rédaction du dernier rapport du GIEC, Martin Heimann est un habitué de Tcherski. Avec son équipe de chercheurs, il y enchaîne depuis des années les campagnes de mesures des gaz à effet de serre (CO2, méthane). Et ses conclusions sont sans appel: le réchauffement est une évidence. «Sans parler de mes mesures, il suffit pour s’en convaincre de voir comment la forêt monte vers le nord.»

Aussi géniale soit-elle, l’idée de Sergueï Zimov n’est pas née du hasard. Lorsqu’il se fait envoyer à Tcherski en pleine époque soviétique («les salaires étaient trois fois plus élevés qu’à Moscou»), le jeune scientifique s’intéresse déjà au rôle des grands herbivores qui pullulaient par ici il y a 10 000 ans, avant d’être massacrés par l’homme. «En récoltant des ossements, nous avons pu faire des statistiques qui nous ont permis d’estimer le nombre d’animaux au kilomètre carré. Bref, avant que le pléistocène ne cède la place à l’holocène, la Sibérie ressemblait à tout autre chose qu’aujourd’hui. Notre projet vise à récréer l’écosystème sauvage de l’époque, en redonnant leur place à ces grands animaux dont l’action sur le sol est essentielle: plus ils broutent, plus l’herbe pousse, isolant des chaleurs d’été; plus ils piétinent la neige, plus cette dernière durcit laissant passer le froid de l’hiver», explique encore Zimov.

Des fleurs vieilles de 15 000 ans

Pour donner corps à sa démonstration, le patron de la station scientifique du Nord-Est nous emmène à trois heures de bateau de sa base, en un lieu nommé Duvanni Yar, sur les bords de la Kolyma. Là, subissant les effets conjugués de l’érosion du fleuve et de la fonte du permafrost, la berge, haute d’une vingtaine de mètres, glisse lentement vers les flots. Laissant apparaître des colonnes de glace… et des ossements d’animaux. En quelques minutes Sergueï Zimov nous sortira de la boue grise un os de bison, une mâchoire de renne… et un fragment de dent de mammouth. De plus, lancera-t-il dans un sourire, «certaines des fleurs que vous voyez là-haut sont sans doute des plantes dont les graines ont été libérées du permafrost fondu. Je pense qu’elles peuvent avoir 15 000 ans.» On en reste coi.

Au bout du monde, un homme met en œuvre une action concrète contre la fonte de «son» permafrost. C’est Sergueï Zimov, le seigneur de Tcherski.

Suivez nos équipes de journalistes dans le Grand Nord sur notre webdocumentaire spécial.

Créé: 11.08.2016, 08h12

Le Parc du pléistocène, c’est la savane plus le froid


Nikita, fils de Sergueï Zimov,est en charge de la gestion du parc.

«Contrairement à la légende, mon père n’a jamais voulu réintroduire le mammouth ici, juste son écosystème. En revanche, si un jour quelqu'un nous en offre un né d’un clonage, nous l’accueillerons volontiers.» A peine débarqué du petit hors bord qui nous a amenés au Parc du pléistocène, à une heure de la base scientifique du nord-est, Nikita Zimov met les choses au point. Le projet de son père n’a rien à voir avec Jurassic Park. Ici, on est dans le concret, preuve en sont les grandes prairies argentées où paissent quelques braveschevaux iakoutes. «En tout, nous avons ici une centaine d’herbivores (bisons, élans, rennes, bœufs musqués). Si mon père est un éternel optimiste, les choses ne sont pas toujours faciles. L’hiver dernier, nous avons perdu plusieurs animaux. Mais nous restons convaincus de la justesse de notre projet: le seul moyen d’éviter que le CO2 et le méthane ne s’échappent du sol, ce sont les animaux. Pour vous donner une idée de ce qu’était le pléistocène, pensez à la savane africaine et ses immenses troupeaux d’herbivores.» Les grands froids en plus.

Articles en relation

Chez les Dolganes, au pays des rennes perdus

Grand Nord Sur la péninsule de Taïmyr, les autochtones ont pour la plupart abandonné leur mode de vie traditionnel et l’élevage de cervidés. Plus...

En Sibérie, la vie dépend du bon vouloir des fleuves

Grand Nord A la fin de l’hiver, Lena et Kolyma brisent leur carapace de glace et reprennent leur cours vers le nord. Plus...

La vie est plus forte que l'enfer de Norilsk

Grand Nord Plus de 180 000 habitants vivent dans la 7e ville la plus polluée au monde, où les initiatives se multiplient pour contrer pollution et stress polaire. Plus...

Le Poutorana n’a pas livré tous ses secrets

Grand Nord Un vaste plateau sauvage et intact, cœur géographique de la Russie, s’élève près de Norilsk. Plus...

Iakoutsk, la ville la plus froide, a très chaud l’été

Grand Nord La cité sibérienne du diamant, entièrement construite sur du permafrost, voit ses bâtiments souffrir du réchauffement. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 7

Paru le 22 août 2019
(Image: Bénédicte ) Plus...