Le poisson ou «l’or argenté» de Yamal

Grand NordAprès les énergies fossiles, la pêche est la principale ressource de la péninsule.

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«Le poisson, nous appelons cela l’or argenté, tout comme le pétrole est l’or noir. Ici, pour survivre, nous avons besoin des deux», expose Alexey Snegirev, rédacteur en chef du quotidien Sever, qui couvre toute la péninsule de Yamal. Avant le début de l’exploitation des énergies fossiles, la pêche était l’unique moyen de subsistance dans la région. Aujourd’hui encore, pour ceux qui ne travaillent pas sur les plates-formes pétrolières ou gazières, ce secteur reste l’un des principaux fournisseurs d’emplois.

Sur les tables, à chaque repas, on trouvera au moins un aliment provenant de la rivière Ob. A l’instar de la stroganina – «la glace de poisson» comme l’appelle Maxime, notre étudiant en géologie –, ce poisson surgelé à – 40 °C, tranché très fin, que l’on consomme encore gelé en le trempant dans le sel, le poivre puis une sauce similaire à la sauce andalouse. Ou le corégone, qui se consomme cru, juste salé.

Evdokia, dont le mari, Piotr Ivanovitch, est pêcheur, utilise aussi la carcasse pour préparer un délicieux bouillon de poisson, qui accompagne chaque repas. Quatre fois par jour, Piotr quitte le campement installé pour l’été au bord de l’Ob, à une heure et demie de bateau à l’est d’Aksarka, pour aller poser et relever ses filets. La famille de Piotr est Khante, l’une des trois principales populations indigènes présentes sur la péninsule. Avec ses trois filles, le couple vit dans une tchoum, cette grande tente, croisement entre une yourte et un tipi, qu’utilisent aussi les Nénètses. Tout comme la principale ethnie nomade du district de Iamalo-Nénétsie, les Khantes sont, à la base, éleveurs de rennes. «Nous n’arrivions plus à subvenir aux besoins de la famille uniquement avec l’élevage. Nous nous sommes donc convertis à la pêche, pour les mois d’été. En hiver, nous déplaçons le campement dans les terres et retournons à notre activité de base», explique Piotr. Entre les 300 roubles (5 fr.) par mois de subside de l’Etat, la consommation du produit de la pêche et la vente du surplus à Valery, la famille arrive à s’en sortir.

Valery Ivanovitch, c’est le patron de l’usine de poisson surgelé qui se trouve à Aksarka, village très modeste situé à une heure de Salekhard. «L’entreprise a été créée en 1931. Lors de la Seconde Guerre mondiale, tous les hommes de la région ont été enrôlés dans l’armée, sauf deux. Dont mon grand-père», explique l’homme aux yeux bleus. Leur rôle était de fournir l’armée en poisson. Ils n’avaient donc pas le droit d’en conserver pour eux. Ce que le KGB vérifiait avec grande attention. Pour survivre, les hommes en consommaient au moment de la pêche et en cachaient sur le chemin du retour pour que les femmes viennent les récupérer.

Un salaire une fois par an

Dans la salle de conditionnement, ouverte sur l’extérieur, l’un des employés à la merci de la horde de moustiques fume sa cigarette, torse nu. Ici, les poissons sont surgelés à – 40 °C dès le retour de la pêche, et passent sous l’eau afin de former une couche protectrice. Nous constatons que les conditions de vie semblent bien plus difficiles qu’à Salekhard. «C’est la misère», relève Christophe Reymond, directeur du Centre Patronal. Ce qui se confirme lorsque l’on passe à travers des canots détruits, des barils et des citernes rouillés pour accéder au bateau où vit Alexey, l’un des employés. «Dans les années 90, nous recevions notre salaire une fois par an, le 31 décembre. Aujourd’hui les conditions de vie se sont améliorées et nous recevons nos 10'000 roubles (150 fr.) chaque mois.»

Les mêmes poissons surgelés se retrouvent à l’usine de poisson Yamal Product, basée à Salekhard, mais ni les lieux ni les conditions de travail ne sont similaires. Nous y sommes accueillis par Irina Ligatchova, 26 ans, en blouse protectrice blanche. La responsable de production et de développement de produits gagne presque le double d’Alexey. «Ce n’est pas difficile de trouver du travail ici, surtout si tu cherches quelque chose en relation avec la pêche. J’aime mon activité, c’est varié. C’est un bon travail», estime la jeune femme.

Sur une table, tous les produits à base de poisson – séché, fumé, en boîte, cru, mariné – sont exposés d ans leur emballage qui ne déparerait pas sur les rayons d’un supermarché européen de luxe. «Nous ne pouvons exporter qu’en Russie mais essayons d’obtenir les autorisations pour l’Europe. Vous mangerez peut-être bientôt du muksun sibérien en Suisse!» se réjouit Irina.

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Créé: 28.07.2016, 09h54

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