Aux premiers confins du territoire des Nénètses

Grand NordLa région des natifs sibériens est l’une des plus étendues des peuples traditionnels de Russie. Une minorité conserve son mode de vie ancestral, les autres s’adaptent à la modernité. Reportage.

A Varnek, sur l'île de Vaïgatch, les trottoirs en bois relient les maisons. L’antenne parabolique fait le lien entre le village et le reste du monde.

A Varnek, sur l'île de Vaïgatch, les trottoirs en bois relient les maisons. L’antenne parabolique fait le lien entre le village et le reste du monde. Image: BORIS SENFF

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Les pales de l’hélicoptère s’arrêtent de tourner et la porte du Mi-8 s’ouvre sur une étendue verdâtre disputée par un ciel gris et bas, menaçant. Le crachin n’a pas encore fait son apparition, mais l’on comprend assez rapidement l’utilité des trottoirs en bois qui relient la vingtaine de bicoques de Varnek. Bienvenue à Vaïgatch, à un peu plus de 69° de latitude nord. Située juste sous la Nouvelle-Zemble, l’île d’une centaine de kilomètres de long pour une quarantaine de large marque le passage entre la mer de Barents et celle de Kara.

Sur ce grand lopin de terre maritime a été installée une communauté nénètse. Pas de celles qui font le bonheur des documentaires sur les modes de vie nomade en Sibérie, mais un village formé de Nénètses désormais sédentarisés qui ont abandonné le tchoum – la tente traditionnelle en peaux de renne – au profit de maisons certes rustiques mais comportant un poêle et plusieurs chambres.

Les chiffres sont à prendre avec des pincettes, mais la population nénètse se réduirait à environ 30000 individus, dont seulement une fraction maintiendrait la coutume ancestrale du nomadisme. Près de la zone d’atterrissage, une petite troupe nous attend pour récupérer les quelques sacs qui nous ont été confiés à l’aéroport de Naryan-Mar – les liaisons sont rares, il faut en profiter.

Le temps maussade et une température qui descend sous les 5°C n’empêchent pas les enfants de faire du vélo sur les planches de bois humides. Les vacances d’été ont commencé et les jeunes en âge de scolarité ont quitté leurs internats de la ville pour retrouver leur famille.

60 à 80 habitants

Responsable de la petite communauté – entre 60 et 80 habitants selon la saison –, Vladimir Valentinovich Bobrikov fait le tour du propriétaire. «Grâce à l’antenne parabolique, nous avons la télévision et Internet, nous sommes bien ici.» Dans ce qui fait office de salle communale, un billard disparaît sous les rangements, mais dans chaque maison les enfants dévorent des dessins animés sur leurs écrans. Mais s’il y a un passe-temps que Valentinovich ne voit pas d’un bon œil, c’est l’alcool. «J’ai réussi à fermer cinq points de vente sur six», affirme celui qui s’est converti à la religion orthodoxe depuis décembre. Une tendance, à voir les croix qui fleurissent dans le cimetière.

«J’ai aussi arrêté de fumer», annonce fièrement celui qui vient d’avoir un fils avec sa femme de 50 ans. Le répondant du vil­lage assure qu’il n’a subi aucune pression motivant sa conversion. «Cela permet de se sentir mieux connecté au continent.» Sa nouvelle religion ne l’empêche pas de mentionner les «sites sacrés» de l’île à plusieurs reprises, même s’il n’en divulguera évidemment pas les emplacements.

Sédentaires, les Nénètses de Varnek n’en sont pas moins éleveurs de rennes comme le veut leur tradition. A entendre l’un d’eux, le travail ne serait pas trop pénible: le troupeau erre dans l’île et, lorsque la communauté a besoin de viande (à destination d’une coopérative), il suffit de le retrouver et de tuer la quantité de bêtes désirée… On comprend mieux la menace du désœuvrement, de l’alcoolisme et des violences qui l’accompagnent.

Avant de regagner notre grand insecte mécanique, le responsable nous ouvre un bâtiment tout neuf, non loin de la maison du chef du goulag de jadis. Il s’agit d’un sauna pas encore tout à fait achevé mais qui doit agréablement réchauffer ses utilisateurs par des –20°C fréquents. A la sortie, la grève par laquelle sont parfois acheminées des marchandises par voie de mer dévoile des empilements de barils qui se comptent par centaines. Presque aussi colorés que les jeux du jardin d’enfants.

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Créé: 23.07.2016, 09h22

Olga Latysheva, de Naryan-Mar

L’actualité nénètse hors des livres d’ethnologie

Quelques habits traditionnels posés sur des mannequins, un traîneau, un renne empaillé et une petite boutique vendant de l’artisanat… A visiter la salle spartiate dévolue aux Nénètses (et aux Komis) du centre culturel de Naryan-Mar, il est facile de la voir comme l’alibi mémoriel d’ethnies déjà disparues. Dans cette région de l’ouest de la Sibérie, les Nénètses sont d’ailleurs affublés du sobriquet désobligeant d’«Euro-Nénètses», façon de dire qu’ils penchent de l’autre côté de la tradition… Olga Latysheva, préposée du lieu, ne cherche pas à rassurer. En tailleur et chemisier – «ce sont mes habits de travail», s’excuse-
t-elle presque – elle admet que sa culture se désagrège. «Personnellement, je parle encore ma langue et je pars fréquemment dans des communautés qui vivent de façon traditionnelle. Mais j’ai 44 ans, les jeunes de 20-30 ans ne parlent déjà plus notre langue.» L’obligation de fréquenter l’école dans des villes, où ils découvrent le chauffage central et le confort moderne, retient la plupart des jeunes de retourner à la vie coutumière après leur scolarité. Dans un autre centre spécifiquement nénètse un peu à l’extérieur de la ville, Kseniya Yavtyisaya nous montre des tchoums (tentes) et la sculpture en bois du dieu Noum avec ses clochettes. Dans ce registre touristique, on nous habille de costumes traditionnels et l’on nous permet même de toucher le tambour du chaman de la ville! Journaliste de l’une des feuilles du coin, Igor Shnurenko assure que, si l’homme est moqué, il est aussi souvent sollicité pour régler des problèmes, y compris par des gens extérieurs à la communauté. La fraternité entre les peuples soviétiques pourrait avoir eu des effets bénéfiques sur la durée. Si les Nénètses s’acculturent, ils semblent le faire à un rythme qui leur appartient, sans subir de pressions particulières et gardent même des prérogatives dans les décisions régionales. Leur situation serait donc enviable à plus d’un titre en regard de celle des Amérindiens par exemple. «Il n’y a pas de tensions», assure le rédacteur venu de Saint-Pétersbourg animé par une passion pour le Nord et ses gens. «Ils donnent aussi leur identité à cet endroit.»

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