Réchauffement et feux de forêt, l’engrenage

Grand NordRavagée par des incendies de plus en plus intenses et fréquents, la forêt boréale d’Alaska est un poumon vert en train de s’essouffler.

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Danse macabre. A perte de vue depuis la Dalton High­way, les troncs noircis strient le paysage. Nous sommes à une centaine de miles de Fairbanks et ces danseurs calcinés semblent valser dans les herbes folles. A leurs pieds, le vert du sous-bois crève les yeux et ne fait qu’accentuer le sentiment de désolation. C’est pourtant le signe d’une vie qui renaît lentement. Ravagée par les incendies il y a un an, la forêt boréale est convalescente.

En Alaska, un peu plus de 20'000 km2 d’arbres sont partis en fumée en 2015. Soit la moitié de la superficie de la Suisse. L’année était noire, mais il y a eu pire. Avec 26'000 km2 carrés brûlés, c’est 2004 qui détient le record. Pour l’instant. Car les incendies monstres sont un phénomène qui monte en puissance. Depuis 1939, l’Alaska a connu cinq saisons marquées par des feux de très grande ampleur. Trois d’entre elles se concentrent sur ces onze dernières années.

La mécanique s'affole

Professeur à l’Université de l’Alaska de Fairbanks, Scott Rupp commence par expliquer que les incendies font depuis toujours partie du cycle naturel de la forêt. Sous ces latitudes, c’est ainsi qu’elle se régénère selon un rythme millénaire. Mais cette mécanique est en train de s’affoler: «On observe un basculement vers une intensification et une multiplication des feux de forêt. En vingt-cinq ans, les surfaces brûlées ont augmenté de 60 à 70% par rapport aux quarante années précédentes.»

Le phénomène n’a pas qu’une seule cause. Mais, pour le chercheur, le réchauffement climatique joue un rôle central. Il souligne qu’en Alaska, chaque décennie, les températures augmentent dés­ormais de 0,7 °F en moyenne (0,39 °C) pour les mois de mai et de juin, période des départs de feu. Fonte précoce de la neige au printemps et arrivée tardive de la pluie en automne: en 2015, les ingrédients étaient réunis pour une saison en enfer. 2016 a été infiniment plus calme, mais la tendance est là: «Les années où l’on enregistre des feux d’ampleur significative sont de plus en plus rapprochées», relève Scott Rupp.

Effet d’entraînement

Coupable, le réchauffement climatique? Oui, mais en plus c’est à lui que profite le crime. La forêt boréale, qui ne s’étend pas seulement en Alaska, mais sur l’ensemble des régions arctiques, renferme 40% du CO2 présent sur terre. Lorsqu’elle part en fumée, non seulement elle émet de grandes quantités de gaz à effet de serre, mais il n’y a pas qu’elle. En sous-sol, le permafrost, cette couche de terre perpétuellement gelée, se met à fondre, une fois laissé à découvert par la destruction des arbres. Congelés depuis des siècles, les végétaux dont il est riche se décomposent, libérant en particulier du méthane, dont l’effet de serre est beaucoup plus puissant que celui du CO2. C’est l’engrenage.

«Parvenir à mieux quantifier l’ensemble de ces émissions est un enjeu majeur», avance Scott Rupp. Il explique qu’à cause des incendies, ces vingt dernières années, la forêt de l’ensemble des régions arctiques s’est mise à produire davantage de CO2 qu’elle n’en absorbe. Mais ce scénario n’est pas linéaire. Dans une étude qu’il a copubliée cette année, il montre que, d’ici à 2100, le réchauffement permettra aussi à la forêt de l’Alaska de se développer. En gagnant du terrain, elle devrait compenser les émissions de CO2 provoquées par les incendies. Une bonne nouvelle? Rupp nuance: les effets du changement climatique s’envisagent à long terme, bien au-delà de 2100. Les émissions de méthane restent encore mal quantifiées alors même que la fonte du pergélisol ne fera que s’accentuer dans les décennies à venir.

On laisse brûler

Pour agir sur l’emballement des feux de forêt, les solutions ne sont pas légion. L’enjeu reste de réduire l’utilisation des énergies fossiles. «On ne peut pas imaginer contrôler tous ces feux dans le but de limiter les émissions de CO2. Ça n’aurait pas de sens, ni pratiquement ni en termes de coûts», balaie Scott Rupp. En Alaska, cela fait depuis les années 90 que l’on n’essaie plus d’éteindre tous les incendies, confirme Mike Butteri, officier de gestion du feu dans la région de Tanana, l’une des zones les plus touchées cette année: «Nous concentrons nos efforts sur les cas où des vies et des propriétés sont menacées.»

Pourtant, la multiplication des feux ravageurs ne cesse de faire pression sur les ressources à disposition pour les combattre. Quand on lui demande si ses services ont conscience du rôle que joue le changement climatique, il pèse sa réponse: «C’est ce que la science met en avant. Mais les opinions des gens divergent encore.» En ce qui le concerne, il estime qu’il y a dix ans, une grosse saison d’incendies pouvait encore passer pour une anomalie: «Mais aujourd’hui, on voit qu’ils reviennent en série. Il y a bien quelque chose qui nous fait brûler de plus en plus.»

Créé: 17.08.2016, 08h05

Quand les maisons se mettent à s’enfoncer dans le sol



Pour la population de l’Alaska, la multiplication des feux de forêt est peut-être l’un des effets les plus impressionnants du changement climatique. Outre leur pouvoir de destruction, ils enfument régulièrement des villes entières lorsqu’ils font rage dans le lointain. Mais le réchauffement a d’autres impacts très concrets. A Fairbanks, le Cold Climate Housing Research Center a été créé pour étudier la meilleure manière de construire des maisons dans les conditions extrêmes du Grand Nord.

Pour son directeur, Jack Hébert, les effets du changement climatique sont absolument évidents: «La fonte du permafrost est endémique par ici. Il faut développer des fondations capables de s’ajuster à ce sol instable. Mais, dans certains cas, il faut même pouvoir construire des maisons qui puissent être déplacées à un autre endroit si nécessaire.»

Sur la côte ouest de l’Alaska, des villages entiers sont tombés à la mer car le sol n’était plus assez gelé pour les soutenir. Dans la ville de Fairbanks, au centre de l’Etat, on compte par dizaines les maisons qui se sont enfoncées dans le sol et ont dû être abandonnées. «C’est une des raisons pour lesquelles notre centre de recherche a été créé», explique Jack Hébert.

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