Celui qui rêvait d’être Jack London l’est devenu

Grand NordL’explorateur russe Viktor Boyarsky a passé sa vie à parcourir les deux pôles.

Une vie entière consacrée aux pôles. Viktor Boyarsky, 66 ans, avoue ne pas se lasser de ses multiples expéditions dans ces climats rudes et hors du temps.

Une vie entière consacrée aux pôles. Viktor Boyarsky, 66 ans, avoue ne pas se lasser de ses multiples expéditions dans ces climats rudes et hors du temps.

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On l’aperçoit, de loin, appuyé contre un lampadaire devant les grilles de la place Rouge. En pleine conversation téléphonique, il gesticule, parle très fort et rit d’autant plus fort. «Viktor, c’est le Père Noël, nous rabâchera Maxime tout au long du voyage. Il a la barbe, la voix, la veste rouge et il passe tout son temps au pôle Nord.» Viktor Boyarsky, qui nous guidera lors de notre périple sibérien, n’a pas l’habitude de se trouver si au sud. L’explorateur russe a rejoint plus de soixante fois le pôle par la terre et environ deux cents fois par les airs. Ici, à Salekhard, la température d’une petite trentaine de degrés n’est pas celle que son corps supporte le mieux. «J’aime faire des expéditions dans le nord pour trois raisons: il ne fait pas chaud, il n’y a pas de moustiques et c’est propre. La neige, la glace, quand ça fond, ça donne de l’eau pure.»

Vik, comme l’appelle sa femme, a pu le constater par lui-même en se roulant dedans chaque matin, par des températures allant jusqu’à – 30 °C, lors de sa première traversée de l’Antarctique en 1989, documentée dans le film Transantarctica. La fameuse «douche de neige», que les réalisateurs avaient promis de ne pas montrer au monde en entier. Raté. Mais Viktor n’est pas du genre rancunier. « It’s not problematico!» affirme-il en glissant, comme à son habitude, des mots italo-anglais de son cru qui expriment au mieux ce qu’il souhaite transmettre.

Celui qui, lorsqu’il tient un shot de vodka – «Dieu bénisse Dmitri Mendeleïev, qui a inventé ce mélange magique entre l’éthanol et l’eau!» – trinque toujours à la poursuite essentielle de ses rêves, a passé sa vie à réaliser les siens. Né à Rybinsk, entre Moscou et Saint-Pétersbourg, il quitte très vite la Russie pour la Géorgie. «J’avais 3 mois, un très bon âge pour prendre des décisions. Grandir là-bas a fait de moi un très bon nageur, mais un piètre skieur!» A 4 ans, il commence à lire tout ce que Jack London, son héros, a écrit, décide qu’il fera exactement pareil et se crée une image précise de l’explorateur type. «La première fois que j’ai vu Jean-Louis Etienne (ndlr: scientifique et explorateur français ayant participé à la traversée de l’Antarctique), cet homme petit, sans barbe, je me suis dit qu’il ne pouvait pas être explorateur», raconte Viktor.

L’appel de l’Antarctique

Lorsqu’il le rencontre en 1987 – pour se rendre à Paris, il sera escorté de deux officiels du gouvernement russe –, la première chose que le Français lui apprend est qu’il ne faut pas chercher à être excellent. «Sois juste bon, c’est déjà bien!» Pour arriver jusque-là, Boyarsky n’a pas pu se le permettre.

Lorsque, à 16 ans il retourne à Saint-Pétersbourg pour se lancer dans la marine, sur les traces de son père, mais qu’il est refusé pour un œil qui n’est pas performant à 100%, il commence des études dans une faculté de systèmes de communication radio. «Je pensais pouvoir obtenir un poste sur un bateau grâce à cela. Au bout de la cinquième année d’études, un gars vient me voir et me dit que je devrais essayer de travailler pour une institution arctique qui souhaite développer des dispositifs radar pour étudier la glace et la neige. Pour accéder à ces entreprises, il fallait te classer parmi les meilleurs de ta volée.» Il est 7e, il n’y a qu’un seul poste, qu’aucun autre ne convoite. «Tu es stupide, pourquoi avoir envie de faire ça?» s’interrogent-ils tous.

Pour pouvoir, à tout juste 20 ans, mettre les pieds pour la première fois en Antarctique. «Nous étions sur une station dérivant à plus ou moins 100 km du pôle. C’est un endroit très particulier, tu te trouves dans une zone où convergent tous les fuseaux horaires. A chaque minute, tu peux fêter Nouvel-An. Tu n’as aucun repère, mais lorsque tu imagines où tu te trouves, il se passe quelque chose de très fort à l’intérieur de toi.»

Les sensations fortes n’ont pas manqué dans la vie de Viktor. Le blizzard dans lequel il s’est perdu – «Tu sors de la cabane, tu fais cinq pas, tu te retournes et il n’y a plus de cabane» –; les recherches, en pleine tempête, d’un membre japonais de l’équipe Transantarctica retrouvé en vie 14 heures plus tard; le blizzard encore qui, lors d’une traversée de l’océan Arctique avec Will Steger, souffle si intensément pendant une semaine qu’ils ont attrapé une pneumonie; les chiens de traîneau qui tombent dans les crevasses; les ours polaires qui le prennent pour leur garde-manger… L’explorateur aurait des raisons de craindre la mort. Et pourtant: «Mamma mia! Non, je n’ai jamais pensé à cela!»

C’est sa femme, Natacha, qui a la difficile tâche de s’inquiéter pour deux. «Sur 32 ans de mariage, j’ai été présent 16 ans…». Il s’envole pour le pôle Nord quelques jours après leur mariage, revient pour la naissance de son fils un an plus tard, puis repart. Natacha, qui l’a accompagné lors de notre périple, est heureuse depuis qu’il s’est «un peu calmé». Après avoir été directeur du Musée de l’Arctique et de l’Antarctique durant dix-huit ans, il ne s’occupe aujourd’hui plus que de son entreprise, qui organise des expéditions commerciales. Il l’a fondée en 1991 à son retour en Russie, alors que l’URSS s’était évanouie durant sa traversée de l’Antarctique. «Même après ces multiples voyages vers le nord, je ne m’en lasse pas. Que ce soit avec des clients ou une équipe, l’expédition est à chaque fois différente. Je ne m’en lasserai jamais.»

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Créé: 26.07.2016, 08h53

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