«Je rêve du présent de l'Europe pour le futur de la Russie»

Grand NordMême blacklistée des ONG russes, l’antenne de Bellona Mourmansk milite et tente de faire respecter une nature qui franchit la frontière sans visa mais aussi sans droits.

Nikel, la ville-usine qui doit son nom à sa mine de nickel surgit telle une balafre apocalyptique sur la route entre la Norvège et Mourmansk en Russie. Quelque 12?000 personnes y habitent.

Nikel, la ville-usine qui doit son nom à sa mine de nickel surgit telle une balafre apocalyptique sur la route entre la Norvège et Mourmansk en Russie. Quelque 12?000 personnes y habitent. Image: ODILE MEYLAN

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Là-haut, Kirkenes, ses rues si paisiblement insipides, son littoral bâtard mais nourricier. Là-haut, une communauté norvégienne de 5000 habitants enflant à vue d’œil à chaque débarquement par les airs de touristes, mais comme neutralisée par une expectative: l’attente de la croissance du trafic sur l’autoroute maritime du Nord. Et puis une fois la dernière habitation dépassée, plus rien. Le néant! Une immensité au passé de no man’s land , une respiration verte à perdre haleine, une frontière et… le contraste cinglant de l’inégalité se fait entre les bouleaux et les pins de la plus vaste forêt primaire ininterrompue du monde, un patrimoine que la ville-usine de Nikel vient brûler à la racine depuis les années 1920.

Même si l’on est averti, alerté par les photos disponibles, la balafre apocalyptique sidère avant de consterner. Comme si la vie n’avait aucune valeur, l’industrie à laquelle la cité doit jusqu’à son nom la broie dans un camaïeu de calamités poussiéreuses et fumantes, pour un verdict qui se laisse deviner: les émissions de dioxyde de carbone s’échappent de cette porte d’entrée de la Russie européenne avec quatre à cinq fois plus d’insistance que dans l’ensemble du pays voisin, l’immense Norvège. La loi de Norilsk Nickel, géant mondial de la production de ce métal! Et… une fatalité pour les 12 000 habitants que seul le repos éternel semble pouvoir ramener à la couleur, le cimetière étant l’unique tache de vie dans cette grisaille.

Direction Mourmansk, la forêt essaie de reprendre ses droits, mais son envie de perpétuité est aussitôt troublée par des épaves de voiture, des pyramides de pneus, des casernes. Une enfilade de casernes qui ont du vécu! Mais loin de n’être que le souvenir des derniers conflits mondiaux, elles laissent le devoir de mémoire aux monuments aux morts dont l’un crache une note supplémentaire de patriotisme dans un haut-parleur. A ses côtés, un musée, amas hétéroclite de vestiges de guerre également oxydés, tenant dans une roulotte! A ses côtés encore… un Bagdad Café à la Russe. Le long des 99 kilomètres qui en paraissent facilement plus du double tout en donnant la mesure de ce puzzle d’interminables étendues qu’est la Russie, ce sera le dernier signe de vie. Exception faite de quelques radars routiers davantage perdus que préventifs!

Un garage à ciel ouvert

LA voiture… C’est elle qui offre la première image de Mourmansk, port d’attache de toutes les pollutions imaginables et des poussières lâchées par la roche noire travaillée, traitée et transportée à ciel ouvert. A l’entrée de la ville aux 500 000 habitants dont peu de chômeurs mais beaucoup de working poor, les rangées de garages individuels se multiplient telles des favelas. Sans doute, le prix d’une rare liberté encore accessible. Poigne de la lutte pour une prise de conscience écologique et membre du bureau de l’ONG Bellona à Mourmansk, Anna Kireeva confirme: «Si l’on prend la densité par habitant, le parc automobile de la ville figure à la deuxième place du classement national. Il y a eu, poursuit-elle, une sorte de réveil il y a quelques années, une vague ecofriendly, un état d’esprit bannissant les sacs plastiques comme la consommation de viande, mais la mode s’est évaporée au fil de l’accélération des crises. La société russe a tellement d’autres problèmes aujourd’hui…»

Seule avec ses trois collègues, seule contre un Etat climatosceptique sans ministère uniquement dédié à l’environnement, Anna Kireeva ne plie pas. Son rayon d’action géographique cumule les combats de la protection de l’Arctique à l’assainissement de l’héritage radioactif laissé par la guerre froide et… les réalités accablantes. Les joies de la baignade interdites dans les lacs environnants, Mourmansk boit aussi au réseau d’eau le plus impropre de Russie du nord-ouest, la faute à la pollution et à l’absence d’un système de purification performant. Et si elle a pour elle l’avantage d’être un port libre de glace toute l’année – certes funestement célèbre depuis le naufrage du sous-marin nucléaire Koursk transformé en cercueil plombé par la loi du silence – la ville subit en plus la loi militaire. «Comme civils, avance Anna Kireeva, nous ne pouvons que constater, mais nous sommes sans défense pour prouver les responsabilités. Les élections régionales de septembre changeront-elles quelque chose? Tous les prétendants se piquent de préoccupations environnementales, mais on verra au moment de passer à l’action.»

Des faits, des chiffres, des mots

L’espoir ne faisant pas vivre la journaliste devenue militante, elle ne hiérarchise, ni ne temporise. Fonçant à travers un désert de scepticisme ou de désintérêt, elle sensibilise à l’alternative énergies renouvelables, elle rappelle encore et encore que l’Arctique est l’otage d’une compétition nationaliste et financière dans laquelle le géant Shell vient de jeter l’éponge parce que «c’est trop risqué.» Depuis son vétuste bureau de Mourmansk, sans charme, ni même attrait, Anna Kireeva pose les premiers jalons et rêve du «présent écologiquement responsable de l’Europe pour le futur de la Russie». Elle se bat sans crier ni théâtralité et monte au front avec des observations inscrites dans le temps, des chiffres, des mots, l’argent et le protectorat du pays voisin. Une nécessité. Son unique source. Et… une bonne raison pour Moscou de, soudain, lui refuser le statut d’interlocuteur national, profitant dans la manœuvre de durcir les démarches administratives et bouder ses questions. Mais, qu’importe, la journaliste poursuit un objectif de transparence. Même s’il s’agit, pour d’autres comme elle, de débusquer un gouvernement jouant au bon élève sur le papier: «C’est facile de s’engager à réduire de 25% à 30% les émissions de CO2 d’ici 2020 à 2030, les données de référence étant celles des années de la Russie soviétique en plein rendement, on est déjà en dessous de l’objectif fixé depuis la crise et le déclin industriel des années 90. Aujourd’hui, on devrait presque augmenter le parc pour être à cet objectif!»

Anna Kireeva sait encore qu’elle a un combat parallèle à mener pour faire peser l’inéluctable sur la balance des priorités vitales et des préoccupations quotidiennes. «Le scepticisme ambiant tend à disparaître mais, admet-elle, les gens ne sont pas encore prêts à accepter la part de responsabilité humaine dans ces changements climatiques.» Les réseaux sociaux lui servent de porte-voix, ces mêmes réseaux où le groupe Facebook «Tu es de Mourmansk» renvoie à la dure réalité en assénant un ironique «Si tu ne crois pas qu’il fait plus chaud avec le réchauffement climatique. Pour preuve: tes factures de chauffage qui ne cessent d’augmenter.»

Entre les barres d’immeubles de Mourmansk, quelques poches de verdure

Sortie de terre en 1916, la ville est la plus grande au nord du cercle arctique.

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(24 heures)

Créé: 07.07.2016, 10h25

Anna Kireeva

A Mourmansk, Anna Kireeva porte toutes les causes écologiques.

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