Sur la route de l’or noir, l’Alaska des experts climatiques

Grand NordLa Toolik Field Station se consacre à la recherche sur le réchauffement. Ironie du sort, elle doit son existence à l’exploitation du pétrole.

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En Alaska, quand on étudie le changement climatique, mieux vaut éviter de le crier sur les toits. Parole d’un chercheur français expatrié à Fairbanks. En général, il préfère dire qu’il travaille sur des données informatiques, histoire de préserver ses relations sociales. Le décor est planté. Dans cet Etat américain où le pétrole est roi, les scientifiques qui planchent sur le réchauffement sont un microcosme en milieu inhospitalier. Exemple avec la station de recherche du lac Toolik.

Village de containers planté au beau milieu de la toundra, la Toolik Field Station se trouve à près de 300 kilomètres au nord du cercle polaire, et à une centaine de bornes de toute habitation. Malgré l’isolement, été comme hiver, cette structure unique aux Etats-Unis accueille pourtant une communauté bouillonnante faite de dizaines de scientifiques. Ce qu’ils viennent chercher là: un laboratoire à ciel ouvert en milieu arctique, le terrain idéal pour observer les effets du changement climatique sur la planète. Et parce que monde est plein d’ironie, un détail piquant n’échappe à personne. Si la Toolik Field Station a été créée à cet endroit, c’est grâce à la construction de la Dalton Highway, une route dont l’unique but est de relier les champs pétrolifères de la côte nord au reste de la civilisation. «C’est une station de recherche sur le réchauffement, et elle n’existerait pas sans le pétrole. C’est assez… particulier comme situation», risque Jason Dobkowski, un chercheur qui étudie les plans d’eau et leur contribution aux émissions de CO2.

Deux univers

Après deux jours de voyage pour arriver là, sur une route fréquentée par des camionneurs carburant au burger-frites, c’est l’immersion dans un autre monde. Un monde où l’on parle du climat autour d’un dessert sans gluten, avec en toile de fond l’immensité déserte de la toundra. A Toolik, on trie les déchets, on mange équilibré, parfois même végétarien, et on a peu de chances d’entendre du bien de Donald Trump. «S’il est élu président, j’ai prévenu mes enfants que nous partons pour la Suède», plaisante Laura Gough, professeure à l’Université de Towson dans l’Etat du Maryland. Ses travaux portent sur l’impact du changement climatique sur les plantes et les petits mammifères des régions arctiques, et comme d’autres scientifiques à Toolik elle sait combien les financements de la recherche, notamment sur le réchauffement, dépendent du politique. «Obama a bien compris les enjeux, mais il doit compter avec le Congrès», glisse-t-elle. Un Congrès en mains républicaines. Elle explique le problème: pour des ressources de financement restées les mêmes au fil des années, le nombre de projets n’a cessé d’augmenter.

Le fait est qu’à Toolik, le plus cher pour les scientifiques, c’est d’être là. Pour sûr, les conditions sont spartiates, mais la station propose le gîte et le couvert. On dort dans des tentes, voire des containers, et les toilettes (sèches) sont dehors. Pour les douches, c’est deux fois par semaine. D’un autre côté, les chercheurs bénéficient d’un encadrement au cordeau et ont plusieurs laboratoires à disposition, une infrastructure essentielle à la conduite de leurs travaux. Il n’empêche, tous avouent devoir faire preuve de créativité par économie de moyens. Jim Tang vient du Laboratoire de biologie marine de l’Université de Chicago. A Toolik, il codirige un projet de recherche dont le but est entre autres de comprendre si, avec le réchauffement, le développement des plantes permettra de capter davantage de CO2. Pour cela, il a installé dans la toundra, non loin de la station, des dizaines de petites serres en forme de cônes tronqués qui créent artificiellement une hausse de températures d’un ou deux degrés au sol. Pour son projet de recherche comme pour bien d’autres, les expérimentations sont réalisées avec des moyens simples, mais efficaces. Dans le Grand Nord, le «low tech» est roi.

Un canari dans la mine

«Les régions arctiques ont une grande capacité à fixer le CO2. La question centrale pour la communauté scientifique est de savoir si cela restera le cas ou si ces zones se mettront au contraire à contribuer au changement climatique. C’est probable, mais on l’ignore encore», explique Jim Tang. A son niveau, il observe pour l’instant que les plantes de la tundra ne s’adaptent pas si facilement à l’évolution du climat et pourraient bien ne pas capter assez de CO2 pour neutraliser les effets du réchauffement.

A travers différents projets de recherche, chaque scientifique de Toolik n’apporte qu’une pièce à la compréhension globale des phénomènes climatiques. «Nous sommes à un moment très excitant où les chercheurs de plusieurs pays entrent en connexion pour partager ce qu’ils observent», se réjouit quant à elle Laura Gough. Elle admet pourtant que les scientifiques restent confrontés au défi de communiquer avec le public, parfois trop absorbés par le fourmillement des données qu’ils récoltent. «Ici à Toolik, nous savons bien que nous sommes le canari dans la mine de charbon, comme on dit», image la chercheuse. Autrefois, les mineurs utilisaient de petits oiseaux pour leur signaler les coups de grisou. S’ils mouraient d’asphyxie, les hommes n’avaient que peu de temps pour sauver leur peau. Au pays du pétrole, les chercheurs de Toolik sont-ils observés avec autant d’attention que les canaris dans la mine? Pas sûr.

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Créé: 19.08.2016, 09h49

Au sauna nudiste, sans arrière-pensées

Que l’on soit chercheur ou simple laïc, pour séjourner à la Toolik Field Station, il faut montrer patte blanche. Première condition pour venir, chacun doit s’engager par écrit à renoncer à toute forme de violence, discrimination ou harcèlement. Pour préserver la vie privée des pensionnaires, prière aux médias ne pas les prendre en photo, ni même de leur parler sans accord préalable. Mais à l’heure où les viols sur les campus universitaires sont au centre d’un débat national, c’est surtout le risque de dérapages sexuels qui est en ligne de mire. Dont acte. Chaque visiteur, même s’il ne passe qu’une nuit sur place, doit se soumettre à un test en cinq questions et prouver ainsi qu’il a bien compris qu’en matière de drague, «non, c’est non». Bienvenue dans une Amérique puritaine et corsetée? Surprise, une fois ces formalités remplies, on apprend que la station dispose d’un sauna, mixte une bonne partie du temps, et que le maillot de bain n’est pas de rigueur. A tout prendre, bien conscients des règles de bonne conduite, ses utilisateurs peuvent être sûrs que tout s’y passe en tout bien tout honneur.

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