Le seul port immergé du monde

Grand NordEn mai à Doudinka, la fonte des glaces inonde les quais. Des grues flottantes entrent en action.

Le port de Doudinka a acquis depuis 2012 un statut international. Il est placé sous l'autorité de l'Etat. Désormais, la zone où transitent  3000 bateaux n'est accessible que sur autorisation spéciale.

Le port de Doudinka a acquis depuis 2012 un statut international. Il est placé sous l'autorité de l'Etat. Désormais, la zone où transitent 3000 bateaux n'est accessible que sur autorisation spéciale. Image: Sébastien Féval

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Chaque année quand la débâcle sévit en mai, c’est le grand chambardement à Doudinka. Situé à l’embranchement du fleuve Ienisseï et de la rivière Doudinka, à quelque 400 km au-dessus du cercle polaire, ce port est l’un des plus septentrionaux de la Sibérie. Il est, surtout, le seul au monde à se retrouver submergé une partie de l’année: durant deux semaines dès la fonte des glaces, ses quais de chargement sont noyés sous une dizaine de mètres d’eau.

Le 31 avril 1999, le niveau a même atteint les 21 mètres, s’engouffrant dans les rues de cette cité portuaire sans le moindre charme, où résident plus de 22 000 habitants. «Cette année-là, Doudinka s’est transformé en petite Venise», se souvient encore Alexander Luk’yanchenko, responsable des ressources humaines du port. A 200 milles nautiques de la mer de Kara, c’est la seule porte d’entrée maritime vers l’une des plus importantes réserves mondiale de minerai, au cœur d’un territoire au climat hostile. La ville minière de Norilsk se situe à 80 km plus au sud.

Conditions extrêmes, dégel subit

A Doudinka, la riposte aux conditions extrêmes est rodée. La Division polaire de transport – filiale de MMC Norilsk Nickel, le leader mondial de production de nickel et de palladium – sait adapter ses activités aux températures qui oscillent entre – 60 °C et + 30 °C. En hiver, soit huit mois par année, une flotte de six brise-glaces permet aux transporteurs fluviaux de rallier les cargos et aux bateaux de prendre le large.

A la fonte des glaces en mai, ce sont des grues flottantes qui prennent le relais des infrastructures fixes durant une quinzaine de jours. Ce système garantit, presque sans interruption, l’importation des biens de consommation, des matériaux de construction et du fioul nécessaires à cette zone coupée du monde. Et facilite, durant l’inondation, le maintien de l’exportation des matières premières extraites des riches sous-sols autour de Norilsk.

Chaque année, de 3 à 3,5 millions de tonnes de minerai transitent ainsi malgré les conditions polaires. Durant six décennies, elles étaient acheminées d’abord vers les ports de Mourmansk ou d’Arkhangelsk. Avec le statut international octroyé au port de Doudinka en août 2012 afin d’asseoir la position géopolitique russe sur l’Arctique, elles partent désormais directement vers l’Asie, l’Europe et les marchés mondiaux.

Au total, ce sont 3000 bateaux qui passent chaque année par Doudinka, contre 7000 dans les années 1980. La privatisation du conglomérat MMC Norilsk Nickel à la fin de l’ère soviétique a permis en effet d’investir 1 milliard de dollars afin d’optimiser la capacité de la flotte et de réduire le trafic maritime.

Le dégel a subitement lieu fin mai. En quelques jours seulement, une grande quantité de glace s’accumule, fond et provoque la soudaine crue. Pour s’y préparer, les scientifiques du port surveillent de près l’épaisseur de glace qui couvre neuf mois par année la rivière Doudinka. En fonction de l’augmentation des températures, ils peuvent anticiper la fonte et dépêcher une horde de 200 ouvriers temporaires qui, avec les 1300 employés fixes, jouent la course contre la montre afin d’évacuer les infrastructures portuaires vulnérables et des centaines de conteneurs. Le manège dure une petite semaine.

Cinq porteurs et 45 grues sur rails ainsi que onze autres montées sur roues et télécommandées sont éloignées du rivage. Sur l’eau, les grues flottantes Liebherr – de fabrication germano-suisse – sont capables de transborder des conteneurs allant jusqu’à 1040 tonnes. Au final, la manœuvre complète coûte 1 million de dollars, entre le grand déménagement préliminaire puis, une fois le retrait des eaux terminé, les éventuelles réparations, le nettoyage et la remise en activité du site.

Un modèle d’adaptation durable

Uniquement destiné à servir MMC Norilsk Nickel, loin de l’océan Arctique, le port de Doudinka ne sera probablement jamais un point de passage des nouvelles routes maritimes du Grand-Nord. En revanche, il pourrait être un modèle pour d’autres ports vulnérables à la montée du niveau des mers, tels qu’Abidjan, Amsterdam ou la région de Canton en Chine.

La Russie est-elle confrontée en première ligne aux questions d’adaptations durables et aux changements climatiques? Les dates de navigation estivale et hivernale, certes stables, subissent en effet, certaines années, des décalages de calendrier. La région arctique a, quant à elle, enregistré une hausse des températures (+ 3 °C) plus importante que le reste de la planète. Un réchauffement problématique? Le sujet ne préoccupe pas Alexeï Andreevitch Novakov, directeur de la Division polaire de transport de MMC Norilsk Nickel, bien assis dans son fauteuil: «Lorsqu’il fait – 40 °C, je me dis que le réchauffement est loin de nous atteindre», lance-t-il, refusant d’un «niet» de livrer les variables climatiques enregistrées depuis des décennies.

Attablé devant un mur où s’alignent ses diplômes et face à un plateau de petits-fours piqués de symboles de dollars, euros et yens, il préfère vanter l’avenir prometteur de son entreprise et le bien-être de ses employés.

Créé: 03.08.2016, 07h59

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L’empire de Norilsk Nickel

Au nord de la province de Krasnoïarsk, près de la péninsule de Taïmyr au milieu de la Sibérie, il y a Norilsk, «ville interdite» de 180?000 habitants située à 350km au-dessus du cercle arctique et accessible uniquement sur autorisation spéciale. Bâti sous Staline par les prisonniers (politiques ou de droit commun) envoyés au goulag, ce vaste complexe sidérurgique et minier – dont dépendent les activités portuaires de la ville de Doudinka – n’a qu’une raison d’être depuis sa création dans les années 1930: exploiter le plus grand gisement de nickel et de palladium qui alimente les trois-quarts de la production mondiale.

Cette tâche, privatisée à la chute de l’Empire soviétique, est assurée par Norilsk Nickel, qui représente, aujourd’hui, 2% du PIB de la Russie. Propriété de l’oligarque Vladimir Potanine – également actif dans la production d’or, la banque, la machinerie industrielle, le pétrole ou les médias –, ce conglomérat emploie 83500 employés dans le pays. Ses 49 filiales assurent l’exploitation de mines (1120km de galeries à travers la région polaire) et d’usines de transformation ainsi que le transport des matières premières.

Norilsk Nickel gère aussi les infrastructures urbaines (routes, électricité, etc.) et le quotidien des familles qui vivent dans l’une des régions les plus extrêmes de la planète. Les activités du groupe englobent une compagnie aérienne, une flotte maritime, de l’immobilier, des jardins d’enfants, de la restauration, des établissements sportifs ou de santé, des lieux de divertissement avec mall, cinémas, parc aquatique, etc.
G.CO.

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