En Sibérie, la vie dépend du bon vouloir des fleuves

Grand NordA la fin de l’hiver, Lena et Kolyma brisent leur carapace de glace et reprennent leur cours vers le nord.

En été, les routes de glace redeviennent des routes fluviales.

En été, les routes de glace redeviennent des routes fluviales.

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Une multitude de rubans métalliques sur lesquels glissent quelques barges et porte-conteneurs: en atterrissant à Iakoutsk ou à Tcherski, la première image qui s’offre à vous est celle des eaux argentées des fleuves et de leurs innombrables bras et méandres. Pour la Lena, Iakoutsk est à mi-chemin de son parcours, avant qu’elle n’entre dans la plaine de Iakoutie, où elle rencontre son affluent principal, l’Aldan. Tcherski, en revanche, marque la fin du long voyage de la Kolyma, l’entrée de son delta.

Septième fleuve de la planète, la Lena déroule ses 4400 km des monts Baïkal à la mer des Laptev. Elle règne sur un territoire de 2'500'000 km2, soit plus de la moitié de la surface des 28 pays de l’Union européenne. La Kolyma, à l’est, est plus modeste avec ses 2200 km et son emprise quatre fois plus petite. Comme la majorité des cours d’eau de Russie, elles possèdent deux caractéristiques: elles s’écoulent du sud au nord, c’est-à-dire vers des régions au froid de plus en plus extrême. Et la quasi-totalité de leur bassin-versant est constituée de sols gelés toute l’année, le fameux permafrost.

Autoroutes hivernales

L’hiver, lorsque leurs flots se réduisent à la portion congrue, les fleuves se tapissent sous un épais manteau de glace. Ils se protègent et hibernent. Leur pouls bat lentement mais ils sont là. Et c’est grâce à cette présence permanente que les villes peuvent satisfaire leurs besoins en eau, pompant au plus près du sol, dans cette infime zone qui ne gèle pas. Même quand le thermomètre descend à –60 °C dans ce Nord-Est sibérien.

Les monstres endormis, les hommes en profitent pour leur rouler dessus. A motoneige ou à bord de leurs gros camions. Ils les remontent, les descendent, les traversent. Les fleuves sont transformés en autoroutes, les seules de la région, et il faut en profiter pour continuer d’acheminer les marchandises.

Mais dès la fin de l’hiver, lorsque les pluies reviennent et que les premières chaleurs du sud font fondre la neige, les sous-sols de permafrost étant gelés, les eaux ruissellent toutes vers ces fleuves comme sur un immense parking goudronné. Et viennent abreuver ces géants qui reprennent vie. Secouant les blocs de glace qui les recouvrent, ces derniers entament alors leur descente vers le nord.

Pendant plusieurs semaines, Lena et Kolyma vont pousser ces glaçons qui vont aller s’entasser dans les zones de faible pente, obligeant les fleuves à s’étendre sur des largeurs de parfois plusieurs dizaines de kilomètres.

Comme 200 Rhône en crue

Par endroits, les eaux montent, de 3 à 6 mètres, avec des débits pouvant atteindre 200'000 m3/s pour la Lena. Comme si 150 à 200 Rhône en crue entraient dans le Léman et engendraient une lame haute de deux étages sur toute la largeur du lac.

Et puis, lorsque les glaces du nord refusent de laisser passer les eaux, il faut agir pour protéger les quelques villes riveraines. Alors, les appareils d’une brigade spéciale de l’armée de l’air décollent, «pour aller larguer quelques bombes et faire sauter le bouchon de glace, explique Victor Chepelev, vice-directeur de l’Institut du permafrost à Iakoutsk. Le dernier recours à des bombardements sur la Lena a eu lieu en 2010 lors des énormes inondations qu’a connues la Russie.»

Durant cette période de tumulte, l’homme reste tranquille. Il observe les géants qui grondent et attend que leurs eaux se stabilisent pour s’y aventurer à nouveau. Cette fois en bateau. Car les fleuves restent la seule voie de circulation entre l’Arctique et les réseaux ferroviaire et routier du sud.

Un nouveau fleuve à chaque été

Mais l’homme doit rester prudent, car, durant ces mois de folie, les cours d’eau ont charrié d’énormes quantités de sédiments. Les fleuves ont joué avec les formes, détruisant certaines îles, en reconstruisant d’autres, ouvrant de nouveaux chenaux, en fermant par endroits, ils ont remodelé leur visage. «Les fonds changent; nos repères changent. Il faut réapprendre le fleuve à chaque nouvelle saison», explique Alexandre Gabaïdouline, un batelier qui pratique la Kolyma à Tcherski depuis plus de vingt-cinq ans.

«Et ce phénomène est en augmentation car les berges sont de plus en plus vulnérables dans les régions du sud, suite au réchauffement du climat en hiver. Ce qui fait fondre plus profondément les sols en été, notamment à proximité des cours d’eau, où les vitesses d’érosion peuvent atteindre 20 centimètres par jour», explique Sergueï Zimov, le grand spécialiste du permafrost qui dirige la station scientifique de Tcherski.

Le pont se fait attendre

Pour garantir les transports durant ces périodes instables, la ville de Iakoutsk a le projet de construire un pont sur la Lena. «Mais nous n’avons pas encore réussi. Il faut trouver le meilleur endroit et ce n’est pas simple. Ce pont se construira, nous avons bon espoir», explique Victor Chepelev.

Le lieu est identifié, en aval de Iakoutsk, à l’endroit le plus étroit, là où le fleuve ne fait «que» 3,5 km de large. Mais il faudra encore résoudre de nombreux aspects techniques car l’ouvrage doit résister à la pression de l’eau, aux risques sismiques, aux exigences liées à la construction sur permafrost, et surtout aux chocs des blocs de glace.

Ici, dans cette immense République de Sakha (six fois la France), tous les habitants ont conscience que leur vie est entièrement liée aux fleuves. Sans ces derniers, ils n’existeraient plus. Toutes les activités sont rythmées par ces géants; ce sont leurs seules voies de communication.

Tout s’organise autour d’eux, comme jadis la vie s’organisait par vallée dans nos montagnes. S’éloigner des fleuves est impossible.

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Créé: 10.08.2016, 08h10

Des deltas immenses

Le delta de la Lena avance dans la mer de Sibérie orientale sur plus de 100 km; le golfe de la Kolyma rentre, lui, dans les terres sur plus de 150 km. Ces immenses étendues à l’interface des eaux douces et salées, où s’accumulent d’énormes quantités de sédiments très riches en nutriments issus de décompositions végétales piégées dans les sols gelés depuis des milliers d’années, constituent des écosystèmes extrêmement fragiles.

«Ils pourraient bien être modifiés prochainement suite à une légère augmentation de la température des eaux mais aussi suite à la fonte du permafrost», explique Martin Heimann, de l’Institut Max Planck de Iéna (Allemagne), actuellement détaché sur le terrain à la station scientifique de Tcherski.

Les autorités russes semblent beaucoup plus sereines quant à l’avenir de ces deltas puisqu’elles sont convaincues que nous allons, à moyen terme, vers un nouveau refroidissement du pôle Nord, l’activité du Soleil prédominant, selon elles, sur l’activité humaine. «Nous verrons bien qui a raison», explique Pavel Zabolotnik, ingénieur à l’Institut du permafrost à Iakoutsk.

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