La station de Tcherski, le terrain idéal des chercheurs

Grand NordEntouré par la taïga et des rivières, le site sert de laboratoire à ciel ouvert qui attire des experts internationaux du climat.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Entre deux rangées d’arbres, au bout de la piste de terre battue, pointe une énorme parabole. Le bâtiment est une ancienne station émettrice de télévision de l’époque soviétique, convertie aujourd’hui en centre de recherche international. La Station scientifique du Nord-Est, située à 4 km du centre-ville de Tcherski, dans le nord-est de la Sibérie, est un lieu totalement insolite et isolé, perché sur un promontoire dominant un des affluents du fleuve Kolyma. Au loin s’étendent à perte de vue des rivières, des lacs et l’immense taïga. Un laboratoire à ciel ouvert où de nombreux spécialistes du climat viennent vérifier sur le terrain leurs hypothèses et prendre des mesures.

Lieu d'étude et lieu de vie

C’est dans cette contrée lointaine – la première ville, Iakoutsk, est à cinq heures d’avion –, au-delà du cercle polaire et au sous-sol gelé, que Sergueï Zimov, un scientifique spécialiste du permafrost, a décidé de poser ses valises avec trois autres familles au début des années 80, pour diriger la station et appliquer in situ ses propres théories sur le réchauffement climatique.

Le site peut accueillir jusqu’à 40 chercheurs répartis sur deux endroits: dans le bâtiment principal et, quelques dizaines de mètres plus bas, sur une longue barge amarrée à quai et convertie en maison flottante avec ses dortoirs et sa cuisine indépendante. Nikita, 32 ans, le fils du savant russe, lui-même mathématicien de formation, gère la logistique et l’administratif, épaulé par son épouse, Anastassia. «Nous avons récupéré beaucoup de matériel abandonné à la fin de l’ère soviétique. Nous l’avons utilisé pour aménager le site que nous occupons depuis une petite dizaine d’années», explique-t-il. Le lieu s’autofinance avec l’argent des programmes de recherche européens et américains qui paient cher pour envoyer leurs scientifiques sur place.

Le cœur névralgique

La grande pièce située sous la parabole, avec ses longues tables et ses trois canapés, est le cœur névralgique de la station. Telle une colonie de vacances, les règles de vie sont affichées au mur: repas à heure fixe, utilisation modérée d’Internet – la connexion n’est pas assez puissante pour passer des appels Skype –, sodas et bières à volonté. Les yeux rivés sur leurs ordinateurs portables ainsi que sur des échantillons de plantes récoltés le matin, des étudiantes américaines analysent leurs dernières récoltes. Aller sur le terrain exige d’être équipé chaque jour de combinaison intégrale antimoustiques, tant les insectes sont nombreux et voraces. «Nous étudions les conséquences des feux de forêt et le rôle de la végétation sur le permafrost, explique Melissa, 25 ans, de l’Université du Nebraska. Je suis ici pour deux mois. C’est génial car on peut tout faire. Si on doit brûler un bout de sol, on n’a pas besoin d’autorisation.» L’isolement lui pèse tout de même. «Mes parents me manquent», dit-elle simplement.

Aux petits soins

Côté européen, Martin Heimann, directeur du département de biogéochimie du Max Planck Institut de Iéna, en Allemagne, et son équipe viennent depuis 2002. «Nous avons dans la région différents sites pour mesurer les émissions de méthane et de CO2. Je suis allé dans plusieurs stations scientifiques en Arctique et je dois dire qu’ici c’est parfois chaotique mais tout fonctionne, explique ce Bernois d’origine. Zimov père et fils sont respectés car, comme scientifiques, ils comprennent nos besoins.»

Les Zimov cultivent une convivialité appréciée de leurs hôtes. Chaque soir, éclairés par le soleil de minuit, Sergueï, Nikita, son épouse et leurs trois enfants prennent place autour des grandes tables pour déguster avec le groupe les plats roboratifs de Lena, la cuisinière des lieux.

Suivez nos équipes de journalistes dans le Grand Nord sur notre webdocumentaire spécial.

Créé: 12.08.2016, 08h22

Le pêcheur guitariste ne craint pas l’isolement

Léonid Naletov chante avec passion les tubes de Vladimir Vyssotski:




L’arrêt à la cabane de Leonid Naletov, au bord de la Kolyma, est un passage obligé pour tout chercheur résidant à la station scientifique de Tcherski. Le directeur du site, Sergueï Zimov, est ami de longue date avec ce pêcheur de 57 ans. Ce dernier met son congélateur naturel, creusé dans le permafrost, à disposition des spécialistes du climat, qui y stockent, à côté des poissons, leurs outils de mesure. Sa modeste habitation en bois est entourée d’un bric-à-brac où de vieux barils rouillés côtoient des articles ménagers et de pêche disséminés entre des réserves de bois coupé. Nous sommes accueillis par un chien polaire et ses trois chiots au pelage blanc suffisamment épais pour résister aux attaques incessantes des moustiques.


Ce jour-là, Leonid s’est bloqué le dos. Il s’assied péniblement sur son canapé décati après avoir pris soin de déposer sur la table du poisson salé et séché, que l’on dégustera accompagné de vodka. Derrière lui, sur le mur, le drapeau de la Russie unie trône à côté d’un calendrier où une jeune femme vante les mérites d’une crème de jour. «Poutine, je l’aime bien, car il est très loin», lance cet ancien chasseur professionnel. Grand-père de trois petits-enfants, marié autant de fois – «après j’ai arrêté de compter», plaisante-t-il –, il pêche toute l’année dans ce lieu hérité de ses ancêtres. Dès novembre, c’est dans un trou creusé dans la glace. «Le plus dur, ce n’est pas l’isolement mais le froid et le manque de lumière. Au-delà de –30 degrés, ça devient compliqué de travailler.» Peu bavard, il préfère s’exprimer avec sa guitare (vidéo ci-dessus). L’homme bourru à la voix rocailleuse interprète alors avec une intensité toute slave, alternant force et douceur, les titres du héros de sa jeunesse, Vladimir Vyssotski.

Articles en relation

Le pari climatique de Sergueï Zimov, seigneur de Tcherski

Grand Nord Pour lutter contre le réchauffement climatique, ce prince de la science cherche à recréer sur ses terres de Sibérie l'écosystème du temps des mammouths Plus...

Chez les Dolganes, au pays des rennes perdus

Grand Nord Sur la péninsule de Taïmyr, les autochtones ont pour la plupart abandonné leur mode de vie traditionnel et l’élevage de cervidés. Plus...

En Sibérie, la vie dépend du bon vouloir des fleuves

Grand Nord A la fin de l’hiver, Lena et Kolyma brisent leur carapace de glace et reprennent leur cours vers le nord. Plus...

La vie est plus forte que l'enfer de Norilsk

Grand Nord Plus de 180 000 habitants vivent dans la 7e ville la plus polluée au monde, où les initiatives se multiplient pour contrer pollution et stress polaire. Plus...

Le Poutorana n’a pas livré tous ses secrets

Grand Nord Un vaste plateau sauvage et intact, cœur géographique de la Russie, s’élève près de Norilsk. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.