«La survie passe avant l'écologie»

Grand NordPourquoi le problème climatique peine-t-il à être reconnu? Analyse de Korine Amacher, professeure à l’Université de Genève.

Mourmansk, la plus grande cité industrielle au nord du cercle polaire.

Mourmansk, la plus grande cité industrielle au nord du cercle polaire. Image: ODILE MEYLAN

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Mourmansk, 3 heures du matin. Une nuit de juin sans nuit où le modeste aéroport de la plus grande cité industrielle au nord du cercle polaire ne désemplit pas. Dans la file, devant nous, un père et ses deux enfants aussi blêmes que fébriles. Il croit qu’on s’exprime en anglais, s’en assure d’un seul mot «English?» et encourage son fils à faire état de ses connaissances. On croit comprendre qu’il lui explique l’importance de communiquer dans une autre langue. Le gosse s’exécute rouge de timidité. Eux partent pour le temps des vacances, pour nous celui de l’ailleurs est terminé. On rentre.

Un biologiste qui se contredit sans sourciller
Il va falloir atterrir, comprendre pourquoi un biologiste gardien d’une belle nature se contredisait sans sourciller. Assurant d’abord qu’il aurait vu, s’il y avait un changement climatique, l’arrivée de nouvelles espèces et… se félicitant deux phrases plus loin de l’adaptation de la population à la nouvelle présence de canards dans la ville. La synthèse se fera, nourrie d’une confirmation: sur le terrain, rien n’est écrit d’avance.

Korine Amacher
Professeure associée d’histoire de la Russie et de l’URSS à l’Université de Genève

Korine Amacher, ce terrain vous le connaissez bien puisque vous enseignez l’histoire de la Russie moderne à l’Université de Genève, mais vous avez été surprise…
Il est vrai que, tout au long de cette série, j’ai été étonnée de cette constance à balayer d’un revers de main l’impact de l’être humain sur les changements climatiques. Est-ce un scepticisme de façade cachant d’autres implications ou des espoirs de renouveau pour ces régions du Grand Nord? Est-ce que ces scientifiques – comme d’autres d’ailleurs en Occident tenant ce même discours – sont sûrs de leurs faits? Franchement, je ne sais pas. Comment savoir si le discours est alibi ou pas? C’était compliqué à l’époque soviétique, ça l’est toujours.

Ecologiquement peu correct, cet espoir dont vous parlez – qui est nourri par l’essor économique que provoquerait l’ouverture de la route maritime du Nord – ne doit-il pas aussi être entendu?
Juste! Ces gens que vous avez rencontrés n’ont pas tout à perdre du réchauffement climatique. En Suisse, nous ne pouvons nous figurer ce que représente le dégel russe. Si le climat se modifie, si le sol devient moins hostile, la promesse éclôt de pouvoir en tirer des profits aujourd’hui économiquement inaccessibles ou techniquement impensables. Cela signifie naviguer plus aisément, forer plus facilement à la recherche d’énergies fossiles. Ou déboucher sur des perspectives agricoles nouvelles. Autant d’éventualités susceptibles, à long terme, de faciliter l’existence sous ces latitudes.

Autre élément: la nature sauvage, imposante. Ces forêts, dont une partie de la forêt primaire la plus vaste du monde, cette toundra s’étendant à perte de vue, donnent l’impression d’être invincibles, non?
Le rôle de l’espace est tellement important, l’immensité paraît si infinie qu’elle peut donner l’impression d’une nature inépuisable, utilisable sans fin. Ce qui a d’ailleurs été fait avec acharnement à l’époque soviétique. Alors, oui, on peut mettre de côté l’impact de l’homme sur la nature, fermer les yeux sur les menaces, parce que l’objectif est simplement économique, vital même. Paradoxalement, cela ne veut pas dire que les Russes ne sont pas attachés à la nature. Au contraire! Je dirais qu’au quotidien ils sont même plus proches d’elle que nous. Plus respectueux de son caractère indomptable. Dans les villes, et à Moscou en particulier, le rapport à la terre est impressionnant, elle n’est pas automatiquement recouverte par du goudron et, en marchant dans la rue, il faut faire attention de ne pas prendre une branche d’arbre dans le visage. Il faut le dire, en Russie, la végétation en stabulation libre est partout.

Mais y a-t-il déjà une histoire de l’écologie?
Les partis écologistes sont quasi inexistants sur la scène politique, leur impact est minime et leur voix presque inaudible. En revanche, au cœur de cet immense pays, la particularité russe est de savoir se mobiliser pour des questions environnementales de proximité. Je pense notamment à l’épisode de la forêt de Khimki – dans la banlieue nord de Moscou –, qui, dans les années 2010, a failli être sacrifiée pour un tracé d’autoroute en ligne droite jusqu’à Saint-Pétersbourg. Or, sans faire échouer le projet, le mouvement populaire, qui a eu un écho international, a réussi à faire modifier le tracé. Ça fonctionne beaucoup comme ça en Russie, et pas uniquement dans le domaine environnemental.

Avec les risques que cela comporte… le rédacteur en chef écologiste de la Pravda de Khimki avait été passé à tabac par des inconnus alors que l’égérie de cette lutte a finalement fait le choix l’année dernière de l’exil en Estonie…
C’est vrai. Mais il n’empêche que cette lutte pour sauvegarder les 1000 hectares de bouleaux de la forêt de Khimki a eu une influence. Elle se manifeste aussi sous cette même forme citoyenne à Moscou, où il n’est pas rare d’assister à la formation de groupes Facebook pour empêcher l’abattage d’arbres dans tel ou tel parc de la capitale. Même informelles, ces initiatives montrent une réelle sensibilité citoyenne à la question environnementale. Celle-ci ne passe pas forcément par l’engagement dans un parti. Dans un pays qui se méfie encore beaucoup de la politique, les gens se demandent à qui faire confiance.

Sinon, qui faut-il écouter? Le monde scientifique? Quel est son poids dans le débat?
Il est nettement moindre qu’à l’époque soviétique, lorsque l’URSS était engagée dans une compétition avec le bloc de l’Ouest. Il y avait alors cette priorité à la science, notamment à travers la conquête de l’espace. C’est ce qui a contribué à ce que le grand héros d’après-guerre ne soit pas un général, mais bien le cosmonaute Youri Gagarine (ndlr: premier homme à effectuer un vol orbital autour de la Terre dans le vaisseau Vostok-1, en 1961). Cette mise en valeur des scientifiques et de leurs découvertes s’est amenuisée. Plusieurs instituts de recherche peinent à survivre, et l’Académie des sciences, autrefois si influente, est affaiblie par des coupes budgétaires. De toute manière, le débat environnemental n’y a pas droit de cité.

D’une manière générale, la voix écologiste a-t-elle une chance face au gouvernement de Vladimir Poutine, qui fait des promesses en trompe-l’œil lorsqu’il annonce vouloir baisser ses émissions de gaz à effet de serre en se basant sur leur niveau d’avant la chute de l’empire industriel soviétique?
Franchement, je ne sais pas. Il n’y a de toute façon que peu de voix divergentes sur la scène politique russe actuelle! Peut-être que le discours écologiste n’est pas quelque chose de politiquement fondamental dans ce pays dont l’histoire et le raisonnement diffèrent du nôtre. Comme on l’a déjà évoqué, le réchauffement du climat peut être perçu positivement par certains, c’est une conception que nous devons intégrer. D’un côté, la conscience écologique grandit chez les citadins, qui laissent moins tourner le moteur de leur voiture à l’arrêt. Elle s’exprime aussi au travers d’initiatives individuelles visant un retour à la nature pour vivre en toute sérénité dans des lieux abandonnés après la chute de l’Union soviétique, parce que la terre ne donnait plus rien.

Regardons ce qui se passe chez nous: les stations de ski menacées par le réchauffement ne s’équipent-elles pas de canons à neige?

D’un autre côté, dans les immensités du Grand Nord que vous avez visitées dans votre série, le scepticisme quant aux responsabilités de l’activité humaine sur les modifications de l’environnement révèle une autre réalité. L’écologie, c’est un peu un problème de riches, et c’est pour ça qu’elle fait son chemin dans des endroits qui sont en train d’adopter des normes. Mais, là-haut sur la carte, il y a une autre urgence: celle de la survie. Si on doit polluer pour aller dans la ville d’à côté qui est à des centaines de kilomètres, si on doit forer, si on doit abattre des arbres pour traverser cet endroit et s’approvisionner en énergie, on va le faire. On ne peut peut-être pas se baigner dans le lac parce qu’il est pollué par l’activité industrielle, mais, si on peut vivre, c’est justement grâce à cette usine, alors… Mais regardons ce qui se passe chez nous: les stations de ski menacées par le réchauffement ne s’équipent-elles pas de canons à neige?

Qu’en concluez-vous?
On défend la nature le mieux possible dans la situation actuelle. L’écologie n’est pas au centre des préoccupations, ni à l’agenda politique. Elle exige du courage, elle peut être dangereuse. La survie passe avant. Cela vaut pour les individus comme pour la politique. Et plus encore dans le Grand Nord, qui doit le fait de ne pas se vider de sa population à son exploitation intensive. Si elle cessait, que deviendraient ces régions? Ce n’est pas si simple! Les tensions avec l’Occident et ce que l’on appelle «le tournant vers l’Asie» compliquent encore l’affaire. Pour la Russie, il ne faut pas se laisser prendre de vitesse par d’autres puissances comme la Chine, qui y ont aussi leurs intérêts.

Créé: 27.08.2016, 09h09

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