Tagada, tagada, voilà la Dalton

Grand NordRoute de l’extrême, conçue et construite pour les camions, la Dalton Highway dessert le champ pétrolier de Prudhoe Bay et le pipeline qui traverse l’Alaska. Road trip vers l’immensité arctique.

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Une balafre routière qui traverse des millions d’hectares de forêt et de toundra. Un ruban de gravier dans l’immensité. Un aller simple vers le froid. Telle est la Dalton Highway. La moins touristique et la plus au nord de toutes les routes américaines. Dalton? Rien à voir avec les bandits de Lucky Luke. La piste doit son nom à James Dalton, un ingénieur qui a longtemps travaillé dans le Grand Nord.

Les seuls chevaux à galoper ici sont ceux des moteurs de camions qui tracent vers le cercle polaire. Construite en 1974 comme piste de desserte du pipeline trans-Alaska et des champs pétrolifères de Prudhoe Bay, la Dalton n’a été ouverte au public qu’en 1994. De la jonction de l’Elliott Highway, au nord de Fairbanks, jusqu’à la mer, elle est longue de 666 kilomètres. Le chiffre qui achève son image de fin du monde.

Pas question de partir en Smart. La route n’est goudronnée que sur 150 kilomètres environ, avec d’énormes trous sur la chaussée. La plus grande partie est faite de gravier tassé. Nous louons un véhicule dans une agence Go North de Fairbanks. «Je vous présente Kogan», grogne le loueur. C’est le petit nom de notre pick-up, un Ford Super Duty Truck, c’est-à-dire un veau de métal de sept mètres de long, propulsé par un moteur de 6,2 litres. Réservoir de 130 litres. Dans le grand nord, c’est la norme. Nous prenons la route, fonçant dans un paysage de vallées et de forêts à perte de vue.

De nombreux pans de forêts ont brûlé, silhouettes calcinées évoquant une danse macabre climatique. Le pipeline suit le tracé. Il serpente sur le relief, plonge sous terre avant de ressurgir plus loin. La radio qui crachait de la country se tait: il n’y a aucun réseau sur la Dalton. Nous faisons une première halte à Yukon River Camp, un motel de fortune aménagé dans des conteneurs. L’une des deux seules stations d’essence sur la route. Le parking est un champ de boue rempli de moustiques voraces comme une brigade d’infirmiers dans un centre de transfusion.

Patinoire pour têtes brûlées

Jour deux. Nous passons la limite du cercle polaire. La piste est étroite à certains endroits, il est parfois délicat d’y croiser des énormes trucks à remorque lancés à pleine vitesse. Des dizaines de camions font l’aller-retour pour ravitailler en essence, en matériel et en victuailles le terminal de Deadhorse, au nord. La vitesse est limitée à 80 km/h mais certains appuient sur le champignon. «Quand on est lancé il faut aller tout droit et ne pas s’arrêter», explique David Cory, assis devant une bière fraîche à Coldfoot Camp. Cet Alaskien de 67 ans roule depuis 1974 sur la Dalton, depuis sa construction. Il en connaît chaque mètre carré. «C’est surtout valable l’hiver, on doit profiter de l’élan et de la vitesse pour attaquer les pentes, dit-il. Les chauffeurs sont tellement habitués qu’il y a très peu d’accidents.»

L’hiver, la Dalton Highway mérite son nom de route de l’extrême, avec des trucks lancés dans des côtes de 12 degrés, sur une chaussée gelée entre -40 et -60 degrés. Une patinoire pour têtes brûlées. Coldfoot, comme Yukon River, offre un ravitaillement de fortune. Le confort est spartiate, la cuisine sommaire. Le dress code consiste à garder sa casquette à table.

«Cheval mort»

Troisième jour. Nous roulons sous une pluie intermittente. La route est un champ de boue. La végétation ne compte plus d’arbres et se change en toundra. La chaîne des Brooks Range se dresse devant nous. En passant le col de l’Atigun, tas de pierres empilées à 1440 mètres, la température chute au-dessous de 10 degrés. On sort de l’été pour entrer dans l’hiver. Nouvel arrêt à la station de recherches scientifiques du lac Toolik. Le quatrième jour, le paysage devient plat comme une steppe mongole, en pente douce vers la mer. C’est dans cette région que l’on aperçoit souvent des troupeaux de caribous.

Nous parvenons au terminus de la route, à Deadhorse («Cheval mort»). Un nom aussi peu engageant que l’endroit. Des conteneurs empilés, posés sur pilotis, des engins de chantier partout et une piste en terre battue qui mène aux stations de forage pétrolier de Prudhoe Bay. Quelques dizaines de personnes habitent ici à l’année, des ours blancs y passent et des milliers d’ouvriers du pétrole y bossent par rotations de trois semaines. Une boutique vend des T-shirts. L’un d’eux arbore un moustique géant piquant à mort un ouvrier avec l’inscription «Nature sucks» (La nature, ça craint).

Un bus nous emmène au bord de la mer, à travers les installations pétrolières. Bord de mer? Des tonneaux rouillés sur une berge de gravier. La fin de la civilisation, le froid, le gris et le pôle Nord quelque part là devant. «Génial, on est sur le toit de l’Amérique!» sourit Stefan Frick, un Allemand de 68 ans, qui a fait la route à moto avec son cousin et une équipe de retraités riders. «On voulait absolument faire la Dalton, le dernier tronçon nord de la panaméricaine. Certains endroits étaient difficiles», reconnaît-il. L’un d’eux compte repartir vers le Sud pour atteindre Ushuaïa, l’autre extrémité des Amériques. Demain, ils reprennent la route.

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Créé: 16.08.2016, 08h02

Le travail ne s’arrête jamais pour les forçats de la route


Jonathan a quitté son village athapascan il y a douze ans. Il travaille tout l’été sur la Dalton.

Jonathan aimerait ouvrir un petit magasin. Il espère que la vie lui offre encore des opportunités. En attendant, cet Athapascan passe ses journées debout à se geler ou à cuire sur la Dalton Highway, casque de chantier sur la tête, préposé à la circulation. «Je suis là depuis fin mai et j’y serai jusqu’en septembre, dit-il, tous les jours sans congé.» L’hiver, cet habitant de Fairbanks a un autre job. Il a quitté son village il y a douze ans avec sa famille. «Là-bas tout le monde boit et j’ai voulu m’en sortir, moi je suis sobre depuis douze ans.» Comme lui, ils sont des centaines à entretenir la Dalton Highway et à vivre dans des caravanes ou des baraquements.

La construction de la Dalton n’a duré que cinq mois en 1974. Une prouesse. Mais la chaussée réclame un entretien constant. Des amplitudes de températures hallucinantes, entre -60 degrés l’hiver et 30 degrés l’été, sur le tronçon nord, font souffrir la piste. Le bitume se troue et se déchire au sud des Brooks Range. «Nous menons un combat permanent pour assurer la sécurité des routiers», explique Bob Edgett, un géant sorti de sa pelle mécanique près de Finger Mountain. Au nord du lac Toolik, la piste est éventrée, il faut creuser et tout refaire. Un bloc de glace a bousillé la canalisation. A d’autres endroits, la fonte du permafrost entraîne des affaissements. Les six derniers kilomètres ont subi une réfection complète: une crue de la rivière Sagavanirktok l’a gravement endommagée au printemps 2015, coupant toute circulation pendant une semaine. Des ouvriers posent une couche de polystyrène pour isoler. «L’eau est un problème constant, explique Eric Hephnen, la glace ou les inondations. Cet été on est huitante à travailler en permanence sur six kilomètres de route. Le trafic doit passer.»

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