Tcherski pleure son glorieux passé soviétique

Grand NordBase arrière des expéditions polaires et port stratégique sous l’URSS, la ville du nord-est sibérien est à l’abandon.

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Bras croisés, le regard sévère porté sur le monde, il est toujours là. Imperturbable. Mais, barbouillé de rouge par une main iconoclaste, le visage de Karl Marx est celui de la déchéance. A l’image de la grande école à l’abandon devant laquelle se dresse la statue du célèbre barbu. Et de Tcherski, cette petite ville du Grand Nord sibérien, port fluvial des bords de la Kolyma où le passé glorieux est mort, et l’avenir loin d’être radieux.

Jusqu’à sa chute en 1991, au prix de sacrifices immenses, l’empire était arrivé jusqu’ici, aux confins du monde habité et habitable, avec des températures descendant facilement sous les 40 degrés en hiver. Il faut dire qu’on est largement au-dessus du cercle polaire et que l’océan Arctique est à moins de 150 km au nord, en descendant la majestueuse Kolyma.

Officiellement fondée en 1931, alors que Staline exige de plus en plus de cet or à peine découvert dans l’immense nord-est sibérien, Tcherski – comme tant de villes nouvelles en Union soviétique – se voit affublé du nom d’un valeureux révolutionnaire: Jan Stanislaw Czerski. Polonais d’origine, l’homme s’illustra lors de l’insurrection des années 1860 dans son pays. Mais surtout, il fut l’un des premiers à explorer cette région de la Kolyma qui le verra mourir en 1892, non loin de «sa» ville, où un triste et gris monument le rappelle à nos mémoires.

Quand, après plus de quatre heures de vol, l’antique Antonov An-24 en provenance de Iakoutsk amorce enfin sa descente, on saisit immédiatement le mauvais sort qui a frappé Tcherski. Etirée le long du fleuve, la ville aligne ses immeubles décatis, les fameux «khroutchovkas» (du nom de Nikita Khrouchtchev), ces barres de quatre ou cinq étages bâties dans les années 1960 et que l’on retrouve de Kaliningrad à Vladivostok. Partout ce ne sont que ferrailles et détritus, entrepôts démembrés, carcasses de véhicules improbables. Au loin sur la hauteur, de nombreux réservoirs rouillés et une énorme antenne radar hors d’usage rappellent que Tcherski fut une base arrière – militaire et civile – essentielle pour l’exploration de l’Arctique et l’exploitation des mines d’or.

Rudesse et attrait

En cet été ensoleillé et chaud, où la nuit ne vient jamais, il est bien difficile de s’imaginer la rudesse hivernale… et l’attrait des lieux. Pour le comprendre, il faut aller manger chez Galina Nikolaïevna, propriétaire du seul café-restaurant-disco de Tcherski. «A l’époque soviétique, raconte cette cuisinière qui travailla quinze ans en mer, la ville attirait beaucoup de monde, civils et militaires. Les salaires étaient trois à quatre fois plus élevés qu’à Moscou, les écoles d’un très bon niveau, les immeubles confortables. Aujourd’hui, tout est à l’abandon: de plus de 11 000, le nombre des habitants est tombé à 2500.»

«A l’époque soviétique, la ville attirait beaucoup de monde, civils et militaires»

A 27 ans, marié et père de deux enfants, Iaroslav Skejarov occupe depuis peu le poste de vice-maire. Il n’a pas été élu, mais désigné. Cet athlétique gaillard blond en train de bricoler sa voiture nous résume les grands problèmes qui touchent sa ville: «D’abord il y a l’éloignement et le sentiment d’abandon par Moscou, la très lointaine capitale (à plus de 5400 km à vol d’oiseau). Et puis, il y a la situation économique qui est tout simplement catastrophique, la ville n’ayant plus de gros employeurs. A l’époque soviétique, par exemple, l’aéroport occupait près d’un millier de personnes. Aujourd’hui c’est quelques dizaines. En été, il y a quatre vols par semaine de et pour Iakoutsk, deux en hiver… Officiellement, nous dénombrons 200 chômeurs, mais on est loin de la réalité.»

L’autre gros problème est celui de l’habitat, poursuit le vice-maire: des vingt barres d’immeubles de la ville, quatre ont dû être évacuées: le mauvais entretien et les effets de la fonte du permafrost les ont rendues inhabitables. Et puis il y a l’état des chaussées, défoncées en été, et dont l’asphalte a disparu depuis belle lurette, même sur Tavrat, la «rue Centrale» baptisée du nom du maire de l’époque glorieuse. Enfin, lâche ce grand russe, «l’alcoolisme chez les autochtones est un gros problème de santé publique».

Mais alors, pourquoi les gens restent-ils ici, dans cette ville fantôme et si déprimante à nos yeux d’Occidentaux? «Mais simplement parce qu’ils n’ont pas l’argent pour partir», rétorque le vice-maire.

«C’est là que nous voulons vivre»

Et soudain, sortant des considérations matérielles, le jeune homme se déboutonne: «Comme moi, beaucoup restent ici parce que nous aimons cette région, c’est là que nous sommes nés et c’est là que nous voulons vivre. Ici, le quotidien est rude, mais nous sommes libres. Je peux aller pêcher ou chasser quand je veux. Par ailleurs, nous nous efforçons de proposer des activités aux jeunes.» Et de nous citer cette association patriotique qu’il vient de créer et qui, à l’instar des komsomols de l’époque soviétique, «donne une formation civique et militaire de base aux enfants». Vladimir Poutine n’est pas si loin.

Enfin, comme nous l’assurera Galina Nikolaïevna en nous montrant ses vidéos de barbecue en plein air par – 35 degrés, «on peut s’amuser à Tcherski. Et même y être coquette et séduisante.»

A huit fuseaux horaires de Moscou, oubliée et décatie, Tcherski attend son heure. Pour ses habitants, le réchauffement climatique et l’ouverture de la route du nord dans l’océan Arctique pourraient être une aubaine. Celle de redevenir ce port fluvial et maritime stratégique qu’elle fut.

Créé: 13.08.2016, 08h45

Le petit musée et les fantômes du goulag

Sous la baguette de la sévère Tchendi Semionova, il faut visiter le petit Musée de Tcherski. D’abord, bien sûr, pour ses collections poussiéreuses d’outils et d’objets traditionnels tchouktches ou yugakirs. Mais surtout pour les deux modestes panneaux consacrés à la plus grande entreprise de travail forcé de l’histoire: le goulag.



Dans cette Russie d’aujourd’hui dont le président a entrepris une incroyable opération de réhabilitation du camarade Staline, les lieux consacrés à la mémoires des fantômes du sinistre archipel sont rares, très rares. C’est pourquoi, aussi dérisoires soient-elles, les quelques photos, cartes et images exposées à Tcherski ont une force extraordinaire. Comme l’allégorie ci-dessous, qui résume la soufrance des millions de zeks, sous le regard énigmatique du petit père des peuples, leur bourreau.



Même si les grands camps – évoqués par Varlam Chalamov dans ses terribles Récits de la Kolyma – se situaient plus au Sud, Tcherski et ses environs ont aussi «bénéficié» du travail des esclaves du goulag. C’est ainsi que le port d’Ambartchik, à 110km au nord sur l’océan Arctique, accueillit un camp dès les années 1930 et vit débarquer des prisonniers en partance pour les mines et les chantiers de la Kolyma.

En quittant le Musée de Tcherski, ces mots de Chalamov me reviennent à l’esprit: «La faux mortelle de Staline fauchait tout le monde sans distinction. Tous étaient des gens pris au hasard parmi les indifférents, les lâches, les bourgeois et même les bourreaux. Et ils sont devenus des victimes par hasard.» La mort et la soufrance par hasard: tel était le goulag.

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