La vie est plus forte que l'enfer de Norilsk

Grand NordPlus de 180 000 habitants vivent dans la 7e ville la plus polluée au monde, où les initiatives se multiplient pour contrer pollution et stress polaire.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Norilsk, les décharges à ciel ouvert, ses cheminées en fonction 24 heures sur 24 et ses paysages brûlés par les pluies acides. Pour faire tourner cette cité – leader mondial de production de nickel et de palladium –, la Russie a toujours misé sur la main-d’œuvre plutôt que sur la modernisation des installations.

Du temps de Norillag (1935-1956), quand les dissidents politiques venaient rejoindre les condamnés de droit commun dans les rangs des travailleurs forcés. Ou, plus tard, quand la grandeur soviétique et des salaires attractifs suffisaient à convaincre de jeunes communistes de venir suer dans une cité métallurgique grisâtre, créée uniquement pour assurer l’exploitation du sous-sol minier.

Aujourd’hui, 180 000 habitants vivent dans cette «ville fermée» du nord de la Sibérie. Une population formée des descendants des zeks, les prisonniers qui ont connu l’ancien goulag stalinien, des familles d’ouvriers volontaires mais aussi d’une nouvelle génération de diplômés alléchés par les avantages sociaux du géant Norilsk Nickel, la société qui emploie plus de la moitié des résidents.

«C’est bien connu, s’amuse Marina Golomedova, jeune retraitée qui a grandi non loin de la première usine, à Norilsk, on y vient quelque temps pour se faire de l’argent, mais… on se réveille quarante ans plus tard avec une ribambelle de petits-enfants.» Une vérité plus qu’une boutade. La petite cité voisine de 22 000 habitants en a même fait son slogan: «Doudinka, une ville, un port, une destinée.»

A 350 km au-dessus du cercle polaire, le soleil fait de timides apparitions neuf mois l’an. La nuit complète règne du 15 novembre au 15 janvier. Norilsk s’enorgueillit d’être la grande ville la plus septentrionale et la plus froide du monde. Si le thermomètre grimpe à 30 degrés en été, les températures oscillent entre – 50 degrés et +10 degrés de septembre à mai.

La neige y tombe 130 jours par année. Et il n’est pas rare que les écoliers apprennent, par SMS, que les classes sont suspendues, avec un blizzard qui limite tout déplacement. En mars dernier, c’est même une tempête meurtrière qui a soufflé.

Comment peut-on ne pas vouloir quitter cet enfer pour des terres plus hospitalières? Qui plus est quand l’endroit apparaît dans de tristes classements comme le septième site urbain le plus pollué du monde. «Cette ville est faite pour y travailler et personne ne peut imaginer y vivre. Mais on ne comprend Norilsk que si l’on y vient en hiver», lancent Denis et Inna, jeune couple fier de ses origines locales. Lui est ingénieur, elle travaille au sein de la Maison municipale de la jeunesse.

«C’est clair qu’on ne souhaite pas élever des enfants au milieu de cette pollution, mais les conditions de vie y sont tellement ardues qu’une solidarité et une convivialité lient les habitants comme nulle part ailleurs. Contrairement au Sud, on est libres, ici, avec des perspectives économiques, des infrastructures et des transports publics performants. Cette réalité finit par faire partie de notre instinct biologique. Dès qu’on part, Norilsk nous manque.» Difficile à croire quand on respire l’air vicié qui flotte autour des barres d’immeubles.

L’avis est pourtant partagé par Leonid Plenkin. Notre guide revient pour la première fois là où il est né. A son départ, il y a dix ans, pour Saint-Pétersbourg, le jeune homme quittait un «complexe» industriel moribond, terrassé par la perestroïka et la déconfiture post-URSS. Désormais, les autorités redoublent d’efforts pour améliorer le quotidien de ce coin coupé du monde, entièrement dépendant des importations de biens de consommation.

A nos côtés, le trentenaire redécouvre, ainsi, une ville passée à la moulinette de la privatisation. «Avant, il n’y avait pratiquement pas de bars ni de quoi s’amuser! Le changement est incroyable.» Dans ce microcosme sibérien, la ville émaille l’année de fêtes publiques. La population multiplie les initiatives pour renforcer les liens sociaux. Et les plus connectés au «continent» ramènent de leurs (rares et onéreux) voyages les dernières tendances en matière de divertissements, entre escape room (jeux d’évasion), concours de culture générale ou jeux de piste géants improvisés en ville.

Boom économique

De son côté, la libéralisation du commerce a entraîné un boom des entreprises individuelles. Des échoppes de fruits et légumes, des terrasses et des snacks ont poussé comme des champignons. Il y a deux ans et demi, Norilsk Nickel a, pour sa part, assuré la construction d’un grand mall, avec galeries de shopping, cinéma, parc aquatique… Une vitrine de la mutation – et de son corollaire, l’inflation – qui secoue le destin d’une cité totalement liée au combinat minier.

A lui seul, celui-ci alimente 90% du budget municipal, gère médias et infrastructures publiques. Tout en déployant de gros efforts pour attirer du nouveau personnel ou soutenir l’expatriation des retraités en fin de carrière. «Au Sud, je serais au chômage. En acceptant de venir en Sibérie, par contre, j’arrive à économiser la moitié de mon salaire, confie un jeune mineur. C’est mon avenir que je prépare et j’essaie d’oublier que les messieurs de Moscou ne pensent qu’à leurs intérêts et à voler nos ressources.»

Et les cheminées? «On s’efforce de ne pas y penser. On rêve d’air pur, mais on a appris à vivre sans.» Jogging sous les crachats de fumée, baignades dans les lacs artificiels de refroidissement des usines… A la belle saison, en effet, l’attrait du soleil paraît plus fort que tout. Et quand le jour décline pour de longs mois, la plupart des habitants jouent d’ingéniosité en aménageant, chez eux, un petit jardin de plantes d’intérieur. Véritable biotope cultivé sous néons pour… «garder contact avec la vie».

Créé: 05.08.2016, 07h58

Espérance de vie réduite, boom des cancers et syndrome polaire

«Les autorités nous disent que la pollution n’est pas un problème. C’est faux!» A Norilsk, les générations connectées à Internet et aux rapports d’ONG étrangères ne sont plus dupes des conséquences de l’extraction et du?traitement des minerais qui font la richesse de la région: la radiation autour des mines, les métaux lourds dans les fruits et les champignons ou l’air saturé de dioxyde de soufre, d’oxyde d’azote, de carbone et autres phénols crachés par les usines expliquent la multiplication des cancers, des troubles respiratoires ou cutanés comme des chutes de cheveux ou de dents.



Le nombre de tumeurs chez les enfants est même 1,5?fois supérieur au reste de la Russie. A elle seule, la ville produit jusqu’à 8% de la pollution annuelle du pays – autant qu’un grand pays européen. Et l’espérance de vie y est de dix ans à quinze ans inférieure à la moyenne nationale, qui, avec ses 65?ans, n’est déjà pas très élevée. «Quand un cancer du sein se déclare chez une fillette de 9?ans, le doute n’est plus possible», s’énerve un éducateur social. Sur pression du gouvernement fédéral, la?société Norilsk Nickel s’est toutefois engagée à réduire son empreinte environnementale de 75% d’ici à 2019. Le?programme accuse du retard mais est?bien en route. Il s’ajoute à un autre chantier lancé par la Ville et sa Maison des Jeunes: celui qui doit permettre de contrer les effets du «syndrome polaire», un affaiblissement grave avec symptômes dépressifs et anémie, qui touche surtout les moins de?30?ans, quand l’hiver sévit.

Articles en relation

Visite dans les entrailles de la Terre

Grand Nord A Talnakh, au sud de la péninsule de Taïmyr, plongée dans une mine à près de 1500 mètres de profondeur. Plus...

Les rennes des Nénètses, rois de la toundra

Grand Nord Transhumant à travers les plaines sibériennes, le peuple nénètse vit principalement de l’élevage de rennes, ressource essentielle. Plus...

Immersion dans la vie d’une brigade nomade

Grand Nord Près du lac de Yarato, une trentaine de Nénètses nous ont accueillis chez eux. Plus...

Le poisson ou «l’or argenté» de Yamal

Grand Nord Après les énergies fossiles, la pêche est la principale ressource de la péninsule. Plus...

Le Poutorana n’a pas livré tous ses secrets

Grand Nord Un vaste plateau sauvage et intact, cœur géographique de la Russie, s’élève près de Norilsk. Plus...

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Le journal de bord

Retrouvez les aventures de la quatrième équipe du Projet Grand Nord jour par jour et en vidéo dans notre webdoc.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 7

Paru le 18 septembre 2019
(Image: Bénédicte) Plus...