Visite dans les entrailles de la Terre

Grand NordA Talnakh, au sud de la péninsule de Taïmyr, plongée dans une mine à près de 1500 mètres de profondeur.


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Des cheminées rouges et blanches crachant leurs volutes asphyxiantes, des pipelines à perte de vue, des amas de ferraille rouillée croupissant dans une toundra décimée par les pluies acides. Le décor donne le ton. Sur le 69e parallèle, au nord du cercle polaire, la ville de Norilsk et ses environs sont entièrement voués à l’activité industrielle du géant minier et métallurgique Norilsk Nickel, leader mondial dans l’exploitation de nickel et de palladium, avec respectivement 13% et 44% de la production.

Aux abords de la ville-usine, la division polaire du groupe exploite huit mines, deux usines de concentration (qui permettent d’extraire les métaux des minerais) et trois usines de traitement (lire ci-dessous). Depuis son installation en 1935 pour exploiter les métaux dont regorge le sous-sol, Norilsk Nickel contrôle tout. Le trajet à Talnakh, située à 25 kilomètres au nord de Norilsk, se fait justement dans un minibus de la compagnie, sous escorte de l’attaché de presse Rostislav Zolotarev.

Direction le terrain Oktyabrskoye, qui regroupe trois mines, dont la Taïmyrski, la plus profonde de Russie, avec ses 1725 mètres. «On va descendre entre 1000 et 1300 mètres», traduit avec étonnement Leonid, notre guide. Autant la distance n’impressionne pas lorsqu’il s’agit d’ascension, autant elle donne des sueurs froides en sens inverse.

Au premier abord, rien ne laisse présager qu’un dédale de 540 kilomètres de galeries, dont 250 encore exploitées, se dissimule sous ce lieu où s’activent 1500 employés. Dans un petit bureau, une infirmière en blouse blanche, tensiomètre en main, nous attend. «Le contrôle médical est obligatoire. Tous les employés qui descendent sous terre doivent y passer», note Rostislav Zolotarev. L’information fait sourire deux mineurs rencontrés à Norilsk. «Un contrôle médical chaque matin? Non, par contre, il arrive régulièrement qu’on doive souffler dans l’éthylomètre.»

La descente dans les profondeurs se fait dans un ascenseur à l’allure de monte-charge. Au préalable, comme chaque mineur au début de son tournus de huit heures, nous nous arrêtons au vestiaire, où sont stockées lampes de poche et gamelles métalliques de secours, contenant kit de survie et masque à oxygène. «Les accidents sont rares, et à chaque fois nous faisons tout pour améliorer les conditions de travail. Le dernier date de 270 jours», relève Dimitri Celeskerov, ingénieur en chef du site.

Fonctionnement 24 heures sur 24

Cinq minutes et nous voici à 1050 mètres. Là se trouve le départ du train de voyageurs le plus profond d’Eurasie. Il transporte chaque jour les mineurs vers le ventre de la Terre, à travers une galerie où les néons côtoient les tuyaux de gaz. Le trajet se poursuit avec un véhicule tout-terrain, spécialement développé pour cheminer sur le sol rugueux et boueux. La descente jusqu’à 1300 mètres dure encore une vingtaine de minutes. Sous le masque de protection, que notre groupe est quasi seul à porter, l’air est étouffant.

Dans la mine, la température s’élève en moyenne à 25 degrés. Et cela toute l’année, même lorsque le mercure flirte avec les moins 40 degrés à l’extérieur. Normal, selon le gradient géothermique, la température augmente à mesure que l’on se rapproche du noyau de la Terre. Seuls les phares de la jeep des profondeurs offrent une échappée sur le dédale de galeries hautes d’environ 7 mètres. Ici et là, le bruit de machines manipulées par des hommes à l’air absent, le visage et les mains noircis par la poussière.

L’année dernière, les quelque 1050 mineurs qui se relaient sous terre 24 heures sur 24 dans les trois mines du terrain Oktyabrskoye ont extrait, à coups de foreuses de plusieurs tonnes et d’explosifs, quelque 3,5 millions de tonnes de minerai. Soit plus d’un quart du volume traité par les usines de la division polaire. Et Norilsk Nickel estime encore à un siècle la possibilité d’exploitation du filon. «Ici, la roche contient plus d’une dizaine de métaux différents, ce qui est très rare. Dans le monde, on compte sur les doigts de la main de telles concentrations», souligne Dimitri Celeskerov. On y retrouve notamment du cuivre, du nickel, du cobalt, du platine, mais aussi du rhodium et de l’iridium.

La santé au deuxième plan

«Les conditions de travail sont très difficiles. Au début, c’est vraiment effrayant. Et encore, cette mine de 30 ans est la plus récente, bien ventilée et sèche. Dans celle de Zapolyarni (ndlr: exploitée depuis soixante ans au sud de Norilsk), tout est humide et rongé par la moisissure», relève un ancien mineur de 29 ans. Pour attirer les travailleurs dans cet univers à la Germinal, Norilsk Nickel leur offre trois mois de vacances à la place des deux usuels dans le Nord. Et un salaire oscillant entre 1530 et 2300 francs par mois, trois fois plus élevé que sur «le continent».

«Il y a aussi une stabilité de l’emploi et de bonnes opportunités de carrière, à 25-27 ans, on peut déjà être responsable d’un département», précise Dimitri Celeskerov. L’ingénieur en chef du site se montre par contre moins disert sur les effets sanitaires du travail minier. «Nous sommes attentifs à la santé, les employés subissent un contrôle chaque année et à chaque changement de poste», se contente-t-il d’affirmer, en restant aussi évasif que le nuage de poussières toxiques qui flotte à la surface, et recouvre Norilsk et ses environs.

Créé: 02.08.2016, 10h35

Le journal de bord

Retrouvez les aventures de la cinquième équipe du Projet Grand Nord jour par jour et en vidéo dans notre webdoc.

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