«L'homme survivra-t-il à son intelligence?»

Science«Si nous disparaissons, c'est par cupidité», affirme Hubert Reeves. Nous avons rencontré le célèbre astrophysicien, qui refuse de tomber dans le pessimisme mais n'exclut pas que l'homme se saborde lui-même

Hubert Reeves: «On ne peut pas continuer à vivre selon nos vieilles habitudes.»

Hubert Reeves: «On ne peut pas continuer à vivre selon nos vieilles habitudes.»

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Hubert Reeves a entamé sa carrière par l’astrophysique. Il l’a poursuivie dans de nombreux ouvrages et conférences par un travail de pédagogie exemplaire sur des sujets très techniques mais qui passionnent de plus en plus. Il ajoute à cela un engagement résolu en faveur de l’environnement. Quand il parle, on ferait mieux d’écouter…

En quoi les découvertes astronomiques, sur les exoplanètes, sur l’origine de l’Univers, nous permettent de mieux appréhender notre propre planète?

La question que je me pose est celle-ci: imaginons qu’il y ait d’autres planètes habitées où la vie s’est développée de façon analogue à celle de la Terre, avec des êtres de plus en plus complexes, atteignant un niveau élevé d’intelligence, avec la science, la physique, le développement de l’énergie nucléaire… Arrivé à ce tournant où une civilisation d’êtres intelligents est capable de fabriquer ce qu’il faut pour se détruire, que s’est-il passé? Voilà l’examen de conscience que nous passons aujourd’hui. Sommes-nous capables de coexister avec notre puissance? Ce qui se passe chez nous s’est-il passé à plusieurs autres endroits dans l’Univers et qu’est-ce que ça a donné? Si je pouvais entrer en contact avec une autre planète, voilà ce que j’essaierais de voir: s’ils ont quelques milliers d’années d’avance sur nous, que peuvent-ils nous dire sur la manière dont on peut passer cet examen? Quels bons conseils peuvent-ils nous donner?

Tout cela revient à une question: est-ce que l’intelligence est un cadeau empoisonné? Une civilisation qui, comme nous, a atteint une puissance formidable, capable de se faire sauter dix mille fois, est-elle capable de passer cet examen? Beaucoup de réponses aux crises que nous connaissons sont déjà sur la table. Le problème est peut-être moins de trouver les réponses que de les mettre en œuvre.

Vous avez tout à fait raison. On sait la nature du problème. Nous sommes menacés par notre utilisation peu intelligente de notre intelligence. Tant qu’on s’en sert pour des profits rapides, tant qu’on fait des choses pas «durables», on est menacé. Comment allons-nous survivre à notre intelligence? Il n’est d’ailleurs pas sûr que nous y arriverons. Qu’y aura-t-il sur cette planète dans cent ans? Personne n’en a la moindre idée. Avec ce qui se passe aujourd’hui, on peut être inquiet.

Pessimiste?

Je ne suis pas pessimiste. Il y a suffisamment d’efforts aujourd’hui pour qu’on ait une chance au moins de s’en tirer, mais ce n’est pas sûr. J’insiste beaucoup sur l’importance de ne pas déprimer – quand on dit que c’est foutu, c’est vraiment foutu – mais en même temps il ne faut pas cacher la vérité et les problèmes. Il faut maintenir les gens en éveil. Dans nos pays développés, on ne voit pas tous les jours que les choses vont mal.

L’homme est suffisamment intelligent pour remonter à quelques secondes après le big bang, il connaît les causes et les remèdes de beaucoup de problèmes, tels que la perte de la biodiversité, le changement climatique, la crise énergétique. Comment peut-on être aussi intelligent et aussi incapable de mettre en œuvre les solutions?

C’est la grande question. L’humanité a un vilain défaut, qui s’appelle la cupidité. Si nous disparaissons, c’est par cupidité. Le combat actuel est entre le profit immédiat et l’avenir de l’humanité, de nos enfants, de nos petits-enfants. C’est le cœur du drame contemporain. Je n’ai pas de réponse là-dessus. Peut-être une génétique défaillante qui nous empêche de nous alarmer? On cherche le profit à court terme, à amasser de l’argent. Ça me rappelle cette phrase de Gandhi: «Il y a assez de nourriture sur la Terre pour nourrir tous les habitants, mais il n’y en a pas assez si ces habitants sont cupides.»

En 2003, dans votre livre «Mal de Terre», vous posiez des constats alarmants. Que vous avez rappelés en 2005. Aujourd’hui, de nombreuses tendances se sont poursuivies malgré les alertes. Il y a de quoi désespérer…

Je suis volontariste. Si on tombe dans le pessimisme, c’est pire que tout. Je m’y refuse. Évidemment, il y a des choses extrêmement inquiétantes, mais aussi très positives. La détérioration se poursuit rapidement, mais en même temps, la prise de conscience progresse. Je pense à la COP21 sur le climat à Paris, au fait que beaucoup de villes sont devenues très vertes. Plusieurs espèces animales, comme la baleine à bosse, sont sorties de la liste des espèces menacées. On est dans une bataille dont personne ne connaît l’issue. C’est le message important que nous devons faire passer. Il faut être dans un état d’alerte. Ne pas penser que tout va bien. Mais ne pas se dire que tout va mal. Les décisions que l’on prend aujourd’hui influenceront l’humanité pendant des siècles.

Il y a dans la population un attachement croissant à la cause animale, aux espaces verts en ville, aux forêts, au grand air… Et pourtant, le public a du mal à faire le lien entre l’importance de préserver la nature et ses propres comportements qui évoluent finalement très peu.

Ça s’améliore lentement. Mais est-ce assez rapide? On n’a pas un temps infini. Nos réactions sont-elles assez rapides? Ça fait partie des inconnues.

Quelles sont les priorités, d’après vous?

Le plus important est la prise de conscience. Il faut mettre la pression continuellement, pour que ces sujets ne disparaissent de l’attention. Nous sommes en plein dans le combat. Il n’est pas possible de prévoir l’avenir, mais on doit faire comme s’il y avait un avenir. Il y a un travail de conviction à faire à tous les niveaux. Ça doit être le grand investissement de l’humanité, puisqu’il s’agit d’elle-même, de sa survie. Il est paradoxal qu’au moment où on découvre toutes les merveilles de l’Univers, on soit en train d’éliminer des espèces qu’on n’a même pas encore pu étudier. C’est un gaspillage éhonté.

Avez-vous des conseils à donner?

À l’échelle individuelle, il y a dans toutes les bonnes librairies des livres qui donnent des conseils. Mais l’important est que les gens soient décidés à faire quelque chose. À une plus large échelle, il y a des mobilisations intéressantes, comme le mouvement de désinvestissement des énergies fossiles. Des choses comme ça, qui se multiplient, ont de l’importance.

Ainsi, l’homme pourrait se saborder lui-même?

C’est possible, l’avenir est inconnu. Pendant la guerre froide, on est passé à plusieurs reprises très près d’une catastrophe mondiale. Aujourd’hui, je ne pense pas que la situation soit aussi grave. Mais on ne sait jamais; avec des irresponsables comme Donald Trump et Kim Jong-un, vous pouvez vous attendre à tout. L’escalade, vous savez comment ça commence, vous ne savez pas comment ça finit…

Vous avez dit, un jour, qu’il fallait être fou pour faire de la politique. Que pensez-vous de l’engagement et de l’action de Nicolas Hulot, le ministre français de la Transition écologique et solidaire?

Il est très courageux. Cet engagement est essentiel. Si personne ne le fait, les choses seront pires. Il se met en difficulté, parce que les problèmes sont loin d’être simples. Mais je suis content qu’il le fasse.

© Le Soir (24 heures)

Créé: 03.03.2018, 14h55

«Les limites naturelles sont là, il faut les accepter»

Vous parlez souvent de vos huit petits-enfants. Dans quel monde vivront-ils à la fin du siècle?

Il est sûr qu’on ne retrouvera pas la Terre de deux siècles auparavant, par exemple avec de l’énergie à profusion. On va certainement vivre une vie plus frugale. On n’ira pas à New York tous les trois jours en avion parce qu’on a envie de faire des achats. Mais je pense que la vie sera possible. On peut vivre d’une façon plus frugale, avec beaucoup moins d’énergie. Pour l’instant, nous doublons notre consommation d’énergie à l’échelle mondiale tous les 25 ou 30 ans, cela ne peut pas durer. Je vois un avantage à cette crise écologique: quand le bateau coule, les marins arrêtent de se disputer. Cela rend possibles de meilleurs accords à l’échelle mondiale, comme on en a à l’échelle d’un pays. Voyez, dans nos pays, les gens ne se battent plus entre eux. C’est ce qu’il faut faire advenir sur Terre: une gouvernance internationale, non dictatoriale, démocratique et participative, dans laquelle tout le monde est représenté. Quelque chose comme des Nations Unies avec un pouvoir exécutif.


Certains pensent que les technologies permettront de sauver la situation. Vous y croyez?


Là aussi, l’avenir est inconnu. Le soleil nous envoie dix mille fois plus d’énergie que nous n’en utilisons. On pourrait en récolter une certaine quantité, on le fait. Mais l’exponentielle n’a pas de plafond. Il va falloir mettre des limites. La technologie va d’ailleurs nous mettre des limites. En matière énergétique, la seule solution valable, ce sont les renouvelables; le nucléaire, il faut s’en débarrasser le plus vite possible. Heureusement, les renouvelables se développent beaucoup plus vite que l’on avait prévu. Mais ça n’atteindra pas l’infini. On ne peut pas continuer à vivre selon nos vieilles habitudes. La situation actuelle nous amène à remettre en cause beaucoup de choses que nous considérions comme acquises. On rencontre une difficulté: la Terre n’est pas infinie. Aujourd’hui, par exemple, nous pêchons deux fois plus de poissons qu’il s’en reproduit. On peut augmenter la puissance de nos instruments de pêche, mais on n’augmentera pas la quantité de poissons qui se reproduisent. Les limites naturelles sont là. Il faut l’accepter: il n’y a pas d’infini dans la nature.

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