Instagram, accélérateur du tourisme de masse?

Grand angleL’image d’un paysage idyllique peut provoquer l’enthousiasme sur les réseaux sociaux, avec un effet pervers: l’afflux de hordes d’autres touristes séduits. Aïe!

<b>Afflux</b>: Les lieux photogéniques, sans qu’il s’agisse forcément de sites connus, se retrouvent quasi systématiquement sur les réseaux sociaux avec leur géolocalisation. DR

Afflux: Les lieux photogéniques, sans qu’il s’agisse forcément de sites connus, se retrouvent quasi systématiquement sur les réseaux sociaux avec leur géolocalisation. DR

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Des paysages en fleurs à perte de vue, des plants de lavande violets en rangs parfaits: au beau milieu, des gens heureux, le plus souvent des femmes en robes floues ou chapeau de paille – des images d’une beauté scénarisée à la limite du kitsch. On les trouve sur Instagram, la plateforme de partage de photos et de vidéos, taguées par exemple avec le hashtag #lavenderfields. Ce que l’on ne voit pas sur Instagram, c’est la réalité: les plantes piétinées, des tiges arrachées à pleines poignées, la foule qui pose devant cette «mer bleue» où l’on se photographie les uns les autres.

Les deux scènes, celle de l’idylle et celle du paysage foulé aux pieds, se jouent au même endroit, dans ce cas en Provence en période estivale, et elles sont le symbole d’un dilemme: il suffit que des influenceurs découvrent une contrée qu’ils jugent «instagrammable» pour que déferlent d’autres influenceurs et imitateurs, qui se rendent tous au même endroit pour y prendre la pose, faire une photo et télécharger leur cliché parfait sur Instagram.

Simple décor

La nature se voit dégradée au rang de simple décor – et on en abuse sans aucun égard. Ces champs appartiennent à quelqu’un? Ah oui? Les plantes ne survivent pas à ce nouveau type de ravageurs? On n’y peut rien, c’est comme ça! Le lavandiculteur vit de la récolte des fleurs? Tant pis.

Que des villes comme Venise, Amsterdam ou Barcelone soient victimes de leur succès et souffrent du tourisme de masse n’est plus un secret, cela fait longtemps que le phénomène s’affiche sur Instagram – on y trouve plus de 50 millions de partages rien que pour #barcelona. Plus surprenante, par contre, est cette nouvelle tendance qui fait que des petits coins de campagne jusque-là à peine effleurés par le tourisme soient du jour au lendemain découverts, montés en épingle et pris d’assaut par les communautés des médias sociaux.

Le géotag, une calamité

À travers Instagram et compagnie, les internautes découvrent plus facilement et plus vite qu’auparavant de beaux coins. Et grâce aux smartphones, presque tout le monde a aujourd’hui la possibilité de réussir de belles photos et de les poster, ce qui rend le phénomène exponentiel. Même un endroit peu accessible n’est plus un problème en soi: grâce aux petits marqueurs de géolocalisation, les «géotags» qu’arborent la plupart des photos sur Instagram, l’identification du lieu précis n’est plus un obstacle.

Les champs de lavande autour du petit village de Valensole, 4000 habitants, ont été cet été le dernier théâtre en date de ce phénomène. Le hashtag #valensole compte désormais plus de 82 000 publications sur Instagram. Les cultivateurs de ces champs n’apprécient pas vraiment cette popularité soudaine. «Respectez notre travail!» réclament-ils sur des pancartes, car les lavandes sont leur gagne-pain, et il leur est impossible de surveiller tous les champs, voire de les clôturer.

Mais il n’y a pas que les photos de champs de lavande qui rendent bien en ligne, comme le prouve la ferme de tournesols Bogle Seeds dans l’Ontario canadien. Elle a été découverte durant l’été 2008 par quelques instagrammeurs enthousiastes. La ferme tente alors de profiter de cette popularité soudaine et exige un droit d’entrée pour faire des photos au milieu des tournesols. Mais ces photos splendides deviennent virales, la ferme est alors submergée par des flux de visiteurs: un jour, plus de 7000 voitures sont garées aux alentours des champs. «Je ne vois qu’un moyen de le décrire: une apocalypse zombie», s’est exclamé Brad Bogle, le fils de la famille, au journal «The Globe and Mail». Une expérience que les fermiers ne veulent revivre à aucun prix: cette année, les Bogle ont complètement interdit l’accès à leur ferme pour des séances photos.

Dans le monde entier, toute une série d’endroits isolés sont devenus des lieux de pèlerinage du tourisme de masse moderne par le biais des médias sociaux, en particulier par celui d’Instagram, mais aussi YouTube ou Facebook. En Norvège, la falaise en surplomb Trolltunga en est un exemple. Tout comme le lac de Braies dans le Tyrol italien, ou encore le Roys Peak, près du lac Wanaka en Nouvelle-Zélande. Souvent, les barrages et fermetures comme à la ferme de tournesols canadienne sont le seul moyen qui permette encore de faire face à l’assaut de visiteurs.

Dans le canyon de Justin Bieber

C’est également le chemin qu’ont choisi de suivre les responsables islandais de l’environnement. Ils ont condamné l’accès aux visiteurs à la gorge de Fjaðrárgljúfur, qui se situe dans le sud moins peuplé de l’île. La raison? Celle-ci avait été submergée par les fans de Justin Bieber. Dans ce canyon d’environ deux kilomètres de long, la vedette avait tourné en 2015 la vidéo pour sa chanson «I’ll show you», qui a enregistré plus de 490 millions de clics jusqu’à aujourd’hui. Elle est également présente sur Instagram avec #fjadrargljufur et diverses variantes comptant des milliers de publications.

La vidéo montre Justin Bieber arpentant une steppe herbeuse et un paysage rupestre intacts. Dans une scène, il se baigne dans l’eau glacée de la Fjaðrá. Dès lors, les rochers du ravin ont vu grimper des centaines de milliers de fans du chanteur: en 2017, on a compté 150 000 visiteurs; en 2018, ils étaient 282 000.

Avant la diffusion du clip, le canyon était pratiquement inconnu et peu visité. La végétation n’a pas bien résisté à la ruée. À l’instar des champs de lavande, elle a été piétinée, saccagée, sans aucun scrupule. À partir de février 2019, l’accès au canyon a été interdit. Il n’est rouvert que depuis le début de juin.

Enfer en Appenzell

Un autre cas tristement célèbre est celui de l’auberge de montagne Aescher au pied de l’Ebenalp suisse, dans l’idyllique canton d’Appenzell. En octobre 2015, elle fait la couverture du livre du «National Geographic» intitulé «Places of a lifetime». Peu de temps après, l’acteur Ashton Kutcher (18 millions de followers ou abonnés) la poste sur Facebook. L’emplacement spectaculaire de la bâtisse qui semble faire corps avec une paroi rocheuse à 1640 mètres d’altitude a attiré tant de touristes que les hôteliers, après trente et un ans, ont capitulé devant la ruée et mis un terme au bail durant l’été 2018.

À côté du facteur célébrité, c’est avant tout des espaces parfaitement photogéniques qui attirent les masses dans des lieux jusque-là inconnus. C’est ce que dévoile un sondage représentatif du portail de voyages Opodo: pour presque un tiers des Allemands (31%), le choix de la destination de voyage s’est déjà fait en fonction de son «instagrammabilité».

Une enquête de l’assureur britannique Schofield a montré des résultats similaires. Elle avait demandé à des milléniaux, âgés entre 18 et 33 ans, quels étaient les critères les plus importants pour le choix de leur lieu de vacances. Résultat: 40% d’entre eux ont nommé «l’instagrammabilité» comme premier critère pour choisir leur destination. Pour 4 sondés sur 10, la raison principale d’entreprendre un voyage est en effet de faire bonne figure dans un cadre magnifique, de faire des vues sur leur flux en ligne et de faire grimper le nombre de followers. Le temps qu’il fait sur le lieu des vacances, les prix des hôtels, la qualité des plages? Pour les plus jeunes vacanciers, tout cela vient au second plan.

© Die Welt

Créé: 22.09.2019, 08h00

Brouiller les pistes

Estimant que «la géolocalisation sur Instagram des lieux préservés met en péril la biodiversité», l’ONG WWF France lançait cet été une campagne pour essayer de contrer les effets pervers de ce tourisme pratiqué dans des lieux peu adaptés, et lié à l’influence des réseaux sociaux.

Difficile de lutter contre le partage de photos de sites idylliques, mais l’ONG invitait les internautes à indiquer une fausse géolocalisation des lieux qu’ils photographient, en donnant pour hashtag «I protect nature».

Cette adresse unique pointe sur le siège de WWF France, à Paris. C.M.

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