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«Mon itinéraire d’enfant gâté, il a fallu le mériter»

Photographe et plongeur, le Chaux-de-Fonnier Yanick Gentil a suivi ses rêves de môme jusqu’en Arctique, où il a tiré le portrait de «L’Empereur» de Luc Jacquet.

De gauche à droite: Laurent Ballesta, Cédric Gentil, Yanick Tibault, Rauby, après une plongée profonde.
De gauche à droite: Laurent Ballesta, Cédric Gentil, Yanick Tibault, Rauby, après une plongée profonde.
DR
Les quatre plongeurs prêts à plonger.
Les quatre plongeurs prêts à plonger.
DR
Photo sous-marine.
Photo sous-marine.
Laurent Ballesta
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Sur le départ pour une plongée industrielle à Monaco, avant de filmer au printemps, les requins de nuit en Polynésie, Yanick Gentil sourit, toujours entre deux valises de matos. «Tant qu’on n’est pas dans l’avion, on ne sait jamais ce qui peut arriver.» Sur grand écran en ce moment, le photographe signe de spectaculaires séquences de L’Empereur, le film de Luc Jacquet. Leur expédition, une soixantaine de techniciens qui comptait aussi son frère aîné Cédric, s’est installée fin 2015, au pole sud, à plus de 66 degrés de latitude, sur la base de Dumont d’Urville, en terre Adélie. Quarante-cinq jours dans le grand désert blanc. «Auxquels s’est ajouté un mois en équipe réduite, afin de prendre les derniers clichés des poussins manchots.» Mais le Chaux-de-Fonnier ne s’en plaint pas.

«C’est notre troisième film pour Luc Jacquet, après Il était la forêt en 2013, La glace et le cielen 2015, toujours avec mon frère. Les gens nous aiment bien aussi pour ça, ce binôme. Cédric, c’est le super-débrouille pour dépatouiller la logistique, calmer un chef de tribu ou débloquer un visa. Il a le feeling pour communiquer. Moi, je suis plus calé pour la mécanique, bricoler le matériel sous l’eau ou une falaise, suspendu à une corde. Le solitaire qui plante toujours son hamac à l’écart.»

Jusqu’il y a peu, les frangins vivaient en osmose. «De 18 à 36 ans, nous avions tout en commun, compte en banque et appartement. Au quotidien, le boulot et le reste, nous pouvons nous appuyer en confiance. Nous ne sommes ni amis, ni confidents, c’est plus spécial encore. Comme un vieux couple qui n’a plus rien à se dire après vingt ans de mariage! Bon, désormais, mon frère est père d’une petite fille.» De quoi calmer les ardeurs de ces aventuriers. «C’est vrai, disons que si Cédric «ne le sent pas», il n’y va plus. Moi, je me force, la passion reste plus forte.»

Sur grand écran, la beauté à couper le souffle de L’Empereur escamote les efforts. Les tentacules des méduses irisent le bleu panoramique, la pieuvre des glaces ne sort plus de la magie animée par les studios Pixar. Ici, le savoir-faire, consiste à disparaître. «En Antarctique, l’équipe, même soudée comme la nôtre derrière le biologiste naturaliste Laurent Ballesta, ne fonctionne pas à l’aveugle. Ces plongées de L’empereur, à moins 2 degrés, moins 1, 7, sont aussi plus compliquées: il faut rester le plus longtemps possible sous l’eau. La réglementation des territoires antarctiques limite à 2h30 mais nous avons parfois débordé jusqu’à 4h30.»

La bande-annonce de "Empereur"

Les créatures marines se guettent «comme dans un affût sur terre». A ce stade, Yanick Gentil rappelle que l’homme garde la main sur les robots. «Il reste toujours cet instinct qui fait suivre un animal plutôt qu’un autre, un caillou, une infime modification du paysage…»

Alliant quête esthétique, manifeste écologique et étude scientifique, la mission superpose de multiples strates. Par exemple, l’analyse des notothénioïdes, ces morues antarctiques, a montré un cœur plus gros que normal. Surtout, une densité de protéines dans le sang agit en antigel et empêche la formation de cristaux qui exploseraient les veines. Comme James Cameron, réalisateur canadien d’Abyss, Titanic et surtout recordman de plongée dans la fosse vertigineuse des Mariannes, l’équipe a elle aussi développé son matériel. Les plongeurs entassent 4 à 5 couches de vêtements polaires sous une combinaison renforcée de plaques de carbone chauffantes. «La maison SF Tech à Vevey a amélioré la technique.» Sans combi, la mort survient en dix minutes. Tant pis alors si le thermostat poussé au maximum, les points de soudure fondent presqu’à brûler la peau. Après la «baignade», la lutte continue au sec dans des abris de fortune face au blizzard qui gèle l’air à moins 20. «Avec l’espoir d’une bonne soupe à la base!» ironise Yanick Gentil.

Une autre contrainte de la chasse aux images vient des ambitions de L’Empereur. «La profondeur de ce type de plongée sous la glace s’établit en général à 70 m, ce qui est déjà exceptionnel. Nous sommes allés jusqu’à 100, 120 m.» Outre les longs paliers de décompression à exécuter en caisson parfois improvisé, la situation se complique encore: «A cette profondeur, on ne peut plus communiquer, une fuite dans la combi devient un gros problème, ça tétanise. Et même relié à la surface par un fil d’Ariane, fluo et lumineux, il vaut mieux ne pas être claustro sous le plafond, car le trou d’accès, percé à la foreuse dans plusieurs mètres de glace, n’est plus visible.»

N’empêche, le globe-trotteur n’est pas dupe. «Mon itinéraire d’enfant gâté, il a fallu le mériter. Nous nous sommes donné les moyens en fondant notre maison de production ExplorAction. Nous nous sommes créés nous-mêmes.» L’exotisme des contrées lointaines, des jungles de Papouasie aux villages perdus de Madagascar, des fonds marins égyptiens ou sud-africains, n’a pas dissipé les rêves d’enfance. «C’est banal sans doute, mais nos parents, mère au foyer, père typographe et hockeyeur pro, ne nous laissaient voir la télé que le dimanche, l’émission du commandant Cousteau. Puis avec mon frère, nous filions en forêt, en campagne dans les gorges du Doubs, à construire des cabanes alentour…»

Un apprentissage de tailleur de pierre pour Yanick, de bûcheron pour Cédric, ne les a pas détournés de leur passion pour l’eau. «Je nous vois encore en vacances en Espagne, bricoler un tuba avec une bouteille de Coca. A 17 ans, j’ai acheté un billet pour la Guadeloupe, et j’ai ensuite averti la famille. Je me suis retrouvé à pêcher la langouste.» Un fantôme passe, qui n’a même pas le chapeau d’Indiana Jones. «Nous ne nous sommes jamais identifiés à des aventuriers de fiction, nous voulions en être de vrais. Un bout d’os préhistorique dans le Jura, et nous étions partis! Il suffisait alors de remonter la rivière, de tomber sur une maison abandonnée et d’imaginer…» De cette expédition-là, ils ne sont jamais tout à fait revenus.

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