Faire un trip au LSD chez son psy

SantéLa Confédération autorise l’utilisation thérapeutique de substances psychédéliques au compte-gouttes. Un psychiatre de Vevey vient de décrocher une autorisation.

Les partisans de la psychothérapie psycholytique vantent le côté non addictif des psychédéliques. GETTY IMAGES

Les partisans de la psychothérapie psycholytique vantent le côté non addictif des psychédéliques. GETTY IMAGES Image: Getty Images

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Oubliez l’image du hippie, cheveux longs et chemise à fleurs, couché dans un salon de San Francisco en plein trip après avoir ingéré un buvard de LSD. Et qui plane sur une mélodie du groupe Jefferson Airplane.

Depuis quelques années, après des décennies d’interdiction, les substances hallucinogènes – LSD, MDMA (ecstasy) et psilocybine (la molécule qui rend certains champignons magiques) – font un retour remarqué dans la recherche clinique et la prise en charge de maladies psychiques, de la dépression aux addictions en passant par les troubles obsessionnels compulsifs (TOC) ou encore l’alcoolisme. Interdites en France, ces pratiques ont surtout cours dans les pays anglo-saxons, États-Unis en tête, auxquels un journaliste consacre une enquête passionnante. Celle-ci vient d’être traduite en français (lire ci-dessous).

«La prise de ces substances va bouleverser la personne en induisant un état de conscience modifiée profond»

Le trip, qui chamboule les perceptions du patient, lui permet d’effectuer une plongée en profondeur dans son esprit afin de revisiter des espaces traumatiques jusque-là inaccessibles, louent les partisans de la médecine psychédélique, ou psychothérapie psycholytique. Comment? En distordant certaines parties de la conscience et en créant de nouvelles connexions de neurones. Pourtant, face aux différentes maladies psychiques, toutes les substances ne se valent pas. «Pour la dépression, on donnera plus volontiers de la psilocybine. Pour une addiction, on optera pour du LSD», précise Dahlila Spagnuolo, chercheuse en psychologie clinique de l’Université de Fribourg. Autre avantage: un nombre très limité de «voyages» suffirait, à condition qu’ils soient correctement encadrés.

Premier trip imminent

En Suisse, sous l’impulsion du psychiatre soleurois Peter Gasser, véritable pionnier en la matière, ces pratiques font leur chemin depuis une dizaine d’années. Mais les autorisations, délivrées au cas par cas par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), sont rares. «Depuis 2016, onze exemptions temporaires ont été accordées pour l'usage médical limité de MDMA et de LSD. Seuls dix médecins sont concernés par cette autorisation exceptionnelle», précise l’OFSP.

À Vevey, au terme d’un long processus administratif, le psychiatre Ansgar Rougemont-Bücking vient d’obtenir une autorisation. Il pourrait bien être le seul sur sol vaudois. «Il faut prouver à l’OFSP que plusieurs médicaments ou thérapies ont été essayés mais qu’ils n’ont pas donné d’effets satisfaisants et que la souffrance est toujours grande», spécifie le psychiatre.

Spécialisé dans les troubles post-traumatiques et les addictions, Ansgar Rougemont-Bücking est convaincu du bienfait de ces nouvelles approches de la psychothérapie. «Les dépressions et les troubles anxieux graves chroniques, les addictions, les angoisses liées à des maladies graves telles que le cancer ou encore les situations de fin de vie peuvent être traitées à l’aide de substances psychédéliques. Il y a beaucoup de patients qui suivent des thérapies depuis dix ou vingt ans, qui ont testé de nombreux médicaments et qui ne vont pas mieux. Dans ces cas, ça vaut la peine d’essayer autre chose.»

Ansgar Rougemont-Bücking n’en met pas moins en garde: opter pour cette approche ne s’improvise pas. «On accompagne des personnes à cœur ouvert pendant des heures, voire des journées entières. Il arrive que l’on déclenche des crises psychiques majeures. La prise de ces substances va bouleverser la personne en induisant un état de conscience modifiée profond. Il y a des patients chez qui la remise en cause est totale: tout ce qu’ils ont appris – leurs certitudes, leurs valeurs, leurs croyances, même leur identité – peut être questionné. Dans les jours et les semaines qui suivent, ils sont vulnérables. Une préparation méticuleuse et un accompagnement rapproché est donc très important, il faut être extrêmement disponible. Travailler de cette façon nécessite une sérieuse préparation des thérapeutes afin que le cadre de la thérapie puisse être aménagé de sorte que cette expérience devienne un catalyseur d’un renouveau bénéfique et pas une expérience cauchemardesque.»

Dans le cabinet du psychiatre veveysan, le premier trip thérapeutique est imminent. Dahlila Spagnuolo, cofondatrice de l’Association Eleusis, qui sensibilise à ces pratiques, accompagnera le patient en compagnie du médecin. Selon la substance ingérée, la séance peut durer de trente minutes à six heures. «La personne doit être à l’aise, bien installée. Généralement on lui met un masque sur les yeux pour qu’elle puisse intérioriser son expérience, on passe de la musique. Tout doit être fait pour garantir un cadre sécurisant.»

Prudente, la profession observe

Face à ces pratiques remises au goût du jour, la profession joue la prudence. Président de la Société suisse de psychiatrie, Pierre Vallon n’y est pas formellement opposé. Mais, prévient-il d’emblée, certaines affaires incitent à la prudence. Le responsable pense notamment à une communauté soleuroise qui a défrayé la chronique en 2015. À sa tête, un psychiatre prônait des thérapies à base de prise de drogues, et le sexe thérapeutique était également encouragé. Au-delà de «ce dérapage», Pierre Vallon, qui insiste lui aussi sur l'accompagnement et le suivi rigoureux de telles pratiques, loue les effets, «plus rapides que ceux des antidépresseurs», des psychédéliques et les bénéfices certains que rapportent les patients qui s’y sont soumis. «Nous avons les yeux ouverts sur l’évolution de traitements contrôlés au moyen de LSD ou de kétamine, mais n’en faisons pas la promotion. Cela reste le domaine de la psychiatrie universitaire.»

Au CHUV, Bogdan Draganski, médecin associé au Service de neurologie du Département des neurosciences cliniques, insiste sur le sérieux du sujet, qui a donné lieu à de nombreuses études scientifiques. Confirmant les bienfaits observés chez les patients atteints de maladies psychiques très diverses, le scientifique met toutefois en garde: «Tout ce qui change le fonctionnement du cerveau a un prix. La cocaïne peut favoriser les AVC, la marijuana peut déclencher des schizophrénies et le LSD peut entraîner des psychoses. Les dosages sont très importants.»

Créé: 18.01.2020, 10h00

Pharma

Le LSD, «l’enfant terrible» d’un chimiste suisse


Albert Hofmann (1906-2008) a défendu les vertus du LSD toute sa vie.KEYSTONE


Comme la radioactivité, la pénicilline ou encore la dynamite, pour ne citer que quelques exemples, le LSD (abréviation de l’allemand Lysergsäurediethylamid, pour diéthylamide de l’acide lysergique) a été découvert par hasard. La scène se passe le 16 avril 1943, dans un laboratoire du géant de la pharma Sandoz (qui a depuis fusionné avec Ciba pour devenir Novartis). Albert Hofmann, un chimiste argovien, travaille sur un champignon appelé ergot de seigle. Au Moyen Âge, l’absorption de ce que l’on nomme alors le «feu de Saint-Antoine» entraîne de puissantes hallucinations. Dans son laboratoire, Hofmann planche sur un éventuel usage thérapeutique du champignon.

Pour une raison qui reste un mystère, une petite quantité de la molécule se retrouve dans son organisme. Trois jours plus tard, il en ingère volontairement, le premier trip au LSD de l’histoire est consommé. Le récit qu’il fera de cette journée, notamment son retour chez lui à vélo, sera baptisé «Jour du vélo» par les adeptes du LSD.

Dans les années qui suivent, la molécule reste cantonnée à la recherche. Avec la psilocybine, le LSD – qui n’est pas addictif – est très bien vu par la psychiatrie, qui s’en sert abondamment. En particulier pour traiter la dépression et l’alcoolisme. À l’époque, ce ne sont pas moins de 1000 études cliniques réalisées dans le cadre de plus de 70 programmes de recherche qui y sont consacrées. Mais les publications autour du produit attirent l’attention des médias et du grand public.

Le LSD sort alors des labos. De nombreux artistes célèbres y puiseront leur inspiration, la consommation récréative explose, en particulier dans le milieu hippie qui en abuse, poussant l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à interpeller les États. En marge de cette utilisation, la CIA se livre à toutes sortes d’expériences, testant par exemple la substance sur des personnes à leur insu.

En 1971, les Nations Unies qualifient le LSD de psychotrope illicite, leur utilisation médicale est interdite aux quatre coins du monde. En 1979, Albert Hofmann publie «LSD, mon enfant terrible», ouvrage de vulgarisation scientifique de référence qui plaide pour un usage thérapeutique de sa découverte.


Entre enquête scientifique et quête initiatique

Le «New York Times» l’a classé parmi les dix meilleurs livres de 2018. Rédigé par le journaliste américain et professeur à l’Université californienne de Berkeley Michael Pollan, le best-seller en question, «Voyage aux confins de l’esprit», est sorti en novembre dernier dans sa traduction française aux Éditions Quanto. Le volume du pavé de près de 450 pages impressionne, mais le récit se dévore quasi d’une traite.

Pollan entraîne le lecteur dans une enquête fouillée et passionnante, notamment sur le LSD et la psilocybine, qui retrace l’histoire de ces substances en donnant la parole à des chercheurs, des consommateurs mais aussi à de nombreuses personnes croisées au fil de ses recherches, de notables américains aux nouveaux chamans.

L’occasion de refaire vivre une Amérique oubliée et d’en découvrir une autre, plus méconnue que l’image qu’on s’en fait traditionnellement. Au fil des pages, l’enquête scientifique vire au récit plus personnel, Pollan, qui prend son lecteur à témoin, envisageant de tester lui-même ces substances.

«J’avais longuement interviewé plus d’une dizaine de personnes ayant fait le voyage psychédélique, et il m’était devenu impossible de les écouter sans me demander à quoi pourrait ressembler le mien», écrit le journaliste.

Le livre

«Voyage aux confins de l’esprit»
Michael Pollan
Éditions Quanto
439 pages

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