Le regret, ce tabou suprême qui entoure la maternité

EnquêteLa sociologue israélienne Orna Donath a donné la parole à 23 femmes juives dans un ouvrage paru en 2015 qui a eu un large écho. Il vient d’être traduit en français.

Orna Donath s’est intéressée au «regret d’être mère», ce qui ne signifie pas ne pas aimer ses enfants.

Orna Donath s’est intéressée au «regret d’être mère», ce qui ne signifie pas ne pas aimer ses enfants. Image: DR

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Si j’avais le choix de revenir en arrière, il ne fait aucun doute que je n’aurais pas d’enfants. Même s’ils sont merveilleux et adorables», témoigne Debra, mère de deux enfants, dans «Le regret d’être mère». Véritable cri d’alarme, cet ouvrage de la sociologue israélienne Orna Donath est sorti fin novembre en français. Réalisée auprès de 23 femmes juives israéliennes, la recherche a été publiée en 2015 dans le cadre d’une thèse de doctorat, puis sous la forme d’un livre deux ans plus tard. Orna Donath y défie l’ultime tabou. Elle donne la parole à des femmes qui regrettent d’être mères.

«C’est l’affirmation courante: «Tu regretteras de ne pas avoir été mère» qui m’a incitée à faire ma recherche. Je ne pouvais pas m’en tenir à cette assertion qui d’un côté menace de regrets les femmes qui n’ont pas d’enfants et de l’autre exclut la possibilité de penser aux regrets après la maternité», explique Orna Donath. L’ouvrage aborde, entre autres, la liberté du choix, l’exigence d’être mère et le fait de vivre avec une émotion «illicite». Il ne se focalise pas uniquement sur le regret, mais explore également les relations entre la société et les émotions, ainsi que l’usage politique qui en est fait.

La relation suprême

«La maternité est perçue comme la relation humaine suprême. [...] L’analyse de la volonté intérieure et du rôle de la norme sous sa forme actuelle est tout simplement hors de portée», explique la sociologue dans sa recherche. «Dans une société religieuse, les gens se marient et ont des enfants – c’est en quelque sorte un chemin que tout le monde suit –, mais je n’y avais moi-même jamais réfléchi. Je l’ai fait à cause de la pression sociale. Parce que tout le monde le fait», raconte Charlotte, mère de deux enfants et participante à l’étude.

La religion est-elle la cause de cette pression sociale? «Dans la Genèse (1,28), il est écrit: «Croissez et multipliez-vous». Le judaïsme a fait de ce verset le premier commandement. La tâche de la femme est la maternité», explique la professeure de théologie pratique Élisabeth Parmentier. Une vision de la femme qui dépasse largement le judaïsme. Or, si la Bible place la maternité comme un idéal, on y trouve quand même des histoires de femmes qui n’ont pas eu d’enfants. Notamment celle de Marie-Madeleine, disciple de Jésus. «D’un côté il y a le devoir de procréation, mais d’autres passages montrent que ce n’est pas le cœur de la foi.» Par exemple, Jésus est en décalage par rapport aux tâches familiales. Et lorsqu’une femme lui dit: «Heureuse celle qui t’a porté et allaité!». Il lui répond: «Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui l’observent» (Luc 11, 27-28). «Très clairement, la fécondité est d’abord spirituelle», insiste Élisabeth Parmentier. Et des femmes qui regrettent d’être mères dans la Bible? «Je n’en vois pas, mais cela peut s’expliquer aussi par le fait qu’il n’y a pas vraiment d’introspection psychologique chez les personnages», ajoute la théologienne.

Le tabou ultime

Pression sociale, contexte religieux, ordre biologique ou désir d’être mère, les femmes font des enfants, et regretter la maternité après coup est inconcevable. «C’est un tel tabou parce qu’il existe encore un axiome social selon lequel il est naturel pour les femmes de vouloir être mères parce qu’elles sont des femmes. Reconnaître qu’il y a des femmes qui ne se sentent pas à l’aise avec la maternité et qui la regrettent signifie laisser aux femmes la liberté d’être propriétaires de leur corps, de leurs pensées, de leurs désirs et de leurs besoins. C’est dangereux pour la société qui dépend de la collaboration des femmes afin qu’elles «fassent leur travail» sans le remettre en question», explique Orna Donath.

«Le regret que j’éprouve est lié au fait d’être devenue mère, et non à l’existence concrète de mes enfants»

«Je ne sais pas si l’Église en tant que telle joue un rôle face à ce tabou ou si ce n’est pas simplement à cause des normes culturelles, mais cette question fait très peur, car chacun se sent menacé dans son idéal et se demande: «Est-ce que ma mère a regretté de m’avoir eu?» Elle confronte tous les individus à leur propre identité d’enfant», explique Élisabeth Parmentier. Néanmoins, la recherche d’Orna Donath montre explicitement que ces femmes ne regrettent pas leurs enfants. «Presque toutes les femmes ont répété à maintes reprises qu’elles aimaient leurs enfants en tant qu’êtres humains, mais qu’elles détestaient cette position de mère dans la relation», précise Orna Donath. «Le regret que j’éprouve est lié au fait d’être devenue mère, et non à l’existence concrète de mes enfants», souligne Liz, une participante à l’étude. «Mes enfants sont merveilleux. […] Mon regret n’a rien à voir avec eux», ajoute Debra.

Exprimer ses regrets

Certaines femmes de l’étude envisagent d’ailleurs d’en parler à leurs enfants. «Elles souhaitent leur expliquer la distinction entre aimer ses enfants et regretter la maternité, afin qu’ils comprennent qu’ils ne sont pas l’objet des regrets. Cette démarche provient du désir même de les protéger. De plus, elles pensent qu’il pourrait leur être utile de savoir que la parentalité peut être insatisfaisante contrairement à ce qu’on nous dit», explique Orna Donath.

Et les pères dans tout ça? Avant d’entreprendre sa recherche sur les femmes, la sociologue a mené une autre recherche sur le regret d’être parent et avait interrogé dix hommes qui regrettaient leur paternité. «L’une des différences entre eux et les femmes que j’ai rencontrées est que la plupart sont devenus pères même s’ils ne le voulaient pas, parce que leur partenaire le souhaitait et qu’ils ne voulaient pas vivre sans elle. Or ils n’ont pas été menacés de divorce, contrairement à plusieurs femmes dans mon étude qui ne souhaitaient pas d’enfants, mais dont le conjoint était prêt à divorcer si elles n’en faisaient pas», constate la sociologue. Toutefois, elle observe que beaucoup d’hommes ressentent moins de pression face à la paternité, d’autant plus qu’ils peuvent devenir pères à un âge plus avancé. «De plus, le fait de devenir père n’est pas considéré comme une preuve de masculinité alors que la maternité est considérée comme une preuve de féminité.»

Créé: 22.12.2019, 10h57

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Un texte biblique problématique

Un passage de la Bible est particulièrement problématique par rapport à la question de la maternité. Il stipule que c’est ce qui sauverait la femme. «[...] c’est la femme qui, séduite, tomba dans la transgression.

Cependant elle sera sauvée par sa maternité, à condition de persévérer dans la foi, l’amour et la sainteté, avec modestie (1 Tim 2,15).» «C’est un scandale absolu que de dire que la femme sera sauvée par sa maternité.

Non seulement d’un point de vue théologique, car la grâce est gratuite et surtout par rapport à toutes celles qui ne sont pas mères», affirme Élisabeth Parmentier.

Une nouvelle interprétation de ce passage, publiée dans l’ouvrage «Une Bible des femmes», a récemment montré, grâce à une analyse minutieuse des versets grecs, que le texte semble plutôt dire: «[...] elle [Ève] sera sauvée grâce à sa descendance.

Quant aux femmes, elles seront sauvées si elles persévèrent dans la foi, dans l’amour [...].»

Le livre

Le regret d’être mère
Orna Donath

Éditions Odile Jacob
240 pages

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