Après un cancer, le rejet de la société

MaladieDes médecins et des responsables appellent à employer les personnes qui ont guéri ou qui vivent avec la maladie.

Entre les traitements, une reprise de l’activité est parfois possible et voulue, «mais le système, basé sur la performance, ne le permet pas», regrette le professeur de cancérologie Pierre-Yves Dietrich.

Entre les traitements, une reprise de l’activité est parfois possible et voulue, «mais le système, basé sur la performance, ne le permet pas», regrette le professeur de cancérologie Pierre-Yves Dietrich. Image: Laurent Guiraud

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«Le pronostic vital des personnes souffrant de cancer s’est nettement amélioré, mais beaucoup de personnes ne sortent pas la tête de l’eau car la société ne les accueille plus, déplore le professeur Pierre-Yves Dietrich, chef du département d’oncologie des Hôpitaux universitaires de Genève. Certaines plongent dans une grande précarité. Des familles se fissurent. Et le problème augmente de manière importante.» Le médecin est à l’origine d’une table ronde sur ce thème qui le touche de près*. «C’est notre quotidien: sur 1000 nouveaux cas de cancer, 200 patients vivent ce type de difficultés.»

Niveau de vie qui s’effondre
Ces personnes souvent jeunes – entre 30 et 50 ans – ont guéri, par exemple, d’une leucémie aiguë ou d’un cancer des testicules. Elles tentent d’aller de l’avant. «Mais obtenir un prêt bancaire est difficile. Un indépendant ne peut pas contracter d’assurance perte de gain. Tout le processus de retour à l’emploi est compliqué.» Malgré la guérison, la personne n’est plus aussi performante qu’avant, elle se fatigue plus vite.

Pour celles et ceux qui ne sont pas guéris et qui vivent avec le cancer, il est impossible de travailler tout le temps. Aux interruptions dues au traitement succèdent des périodes de convalescence qui permettraient une reprise «on and off» de l’activité. «Mais le système actuel, basé sur la performance, ne le permet pas», regrette le médecin.

Bien sûr, pour une entreprise, il est difficile de faire fluctuer le travail autour d’aléas peu programmables. «Certaines sociétés ne se comportent pas bien, mais la plupart sont simplement démunies. Tout le système économique est à repenser; aujourd’hui, tout soutien financier s’arrête quand le soin est terminé.» Et des familles voient leur niveau de vie s’effondrer.

500'000 malades en 2030
Le problème n’est pas mince. En 2030, 500 000 personnes vivront avec le cancer en Suisse, avertit Pierre-Yves Dietrich. Or en 2016, la Ligue suisse contre le cancer indiquait que 6 personnes sur 10 retournent sur leur lieu de travail une fois le traitement achevé. «On ne peut plus les ignorer. Les mettre sur la touche est une erreur terrible», insiste le professeur, qui suggère aux entreprises d’intégrer dans leur budget 5 à 10% de personnes fragiles.

Solidarité et performance
Pourquoi le feraient-elles? «Ces personnes qui ont vécu autre chose apportent une valeur ajoutée importante. Les entreprises qui intègrent des personnes handicapées le savent bien. La solidarité augmente et la performance est plutôt supérieure.» La table ronde a pour but de faire connaître les initiatives qui pourraient être modélisées et généralisées.

Jeudi soir, Natalie Toumpanos expliquera la politique de Caran d’Ache, «une société familiale qui entretient une grande proximité avec ses 280 collaborateurs». Pour cette responsable des ressources humaines, «il est très important que l’entreprise soutienne ses employés en cas de maladie ou d’accident. Elle a un rôle à jouer dans la guérison.» Durant l’absence, le contact est maintenu, «sans pression». Si la personne ne peut pas reprendre à 100%, «nous sommes favorables au temps partiel et réadaptons le poste si nécessaire».

Intégrer les différences
Caran d’Ache intègre par ailleurs un atelier où travaillent 30 personnes en situation de handicap. «Elles font partie intégrante de la société, fréquentent le restaurant, prennent les pauses avec les autres, participent aux séances et aux événements de fin d’année.» Une humanité à saluer, mais qu’y gagne l’entreprise? «Nous avons constaté qu’en étant à l’écoute des collaborateurs et flexible, l’entreprise ne perdait pas en productivité, au contraire! Chez nous, l’ancienneté moyenne est de douze ans et près d’une quarantaine de collaborateurs ont plus de trente ans de maison. Un collaborateur considéré sera plus motivé, montrera sa reconnaissance et son plaisir à travailler pour la marque.»

*Jeudi 1er février, Palais de l’Athénée. 17 h: stands d’information de différentes associations; 18 h 30-20 h: table ronde publique (inscription: hug.plus/cancer)


Malades, ils ont apprécié le soutien de leur employeur

«J’ai un super moral. La vie est belle.» Michel Blanchard, 61 ans, affiche une confiance désarmante. Pourtant, la vie n’a pas été facile. Rotativiste dans l’imprimerie, il perd son emploi à la fin de 2005. Suivent dix ans d’incertitude: au chômage, il se forme dans l’horlogerie, travaille quatre ans chez Rolex puis assure des remplacements chez Patek Philippe. «En novembre 2015, je signais mon contrat à durée indéterminée. Une renaissance.» Un mois plus tard, Michel attrape une pneumonie, qui révèle un cancer du poumon. Il se fait opérer, contracte une infection nosocomiale. Opéré huit autres fois, il passe cinq semaines en soins intensifs. Puis il vit avec une trachéotomie sept mois et doit affronter la chimiothérapie.

«Patek a été vraiment super, salue-t-il. C’est une entreprise hors normes. Je ne me suis pas senti mis de côté. Tous mes collègues voulaient venir me voir. J’ai eu beaucoup de contacts avec mon chef de service et Monsieur Stern (ndlr: le patron de Patek Philippe) est une personne très humaine que j’admire beaucoup. Je pensais retourner travailler, mais l’infirmière de l’entreprise m’a conseillé de faire une demande d’AI. J’aurais pu être licencié en avril 2016, mais cela a été reporté à la fin de novembre. Depuis mars 2017, avec l’AI (2200 fr.) et l’assurance qui versait le complément, j’ai touché mon salaire plein (4500).»

Cette période s’achève en février. Retravailler n’est pas possible: «Ce n’est pas que je n’aurais pas aimé, j’ai adoré ce métier», sourit Michel. Mais le cancer n’est pas guéri. L’immunothérapie a fait régresser certaines métastases, mais pas toutes. «Ma femme a un travail temporaire. Si un jour elle n’a plus de revenus, vivre à deux à Genève avec 2200 francs sera impossible. Mais c’est de la musique d’avenir.»

Dans un autre contexte, Julien, 44 ans, exprime lui aussi sa reconnaissance envers son employeur, le Département de l’instruction publique, qui l’a très bien soutenu. Ce professeur de sport vit avec une tumeur au cerveau depuis vingt ans. Après avoir subi trois opérations et des rayons, il suit en ce moment une chimiothérapie. Un AVC a compliqué la situation. Durant toutes ces années, il a «continué à travailler le plus possible» avec les interruptions nécessaires pour les traitements. «Ces arrêts ont fait un gros trou dans ma retraite», constate-t-il. Désormais, il touche l’AI à 100% mais «espère retravailler en juin». Heureusement, sa famille l’a aidé à régler les nombreux tracas administratifs. Mais il lance un appel. «Les gens ne comprennent pas ce que vous vivez. Il faudrait une protection entre la personne malade et l’administration. Il suffit du moindre malentendu pour qu’un problème prenne des proportions terribles.» (24 heures)

Créé: 30.01.2018, 20h25

Risque plus élevé de perdre son job

«Il y a quarante ans, on guérissait 25% des cancers par chirurgie. Aujourd’hui, on en guérit la moitié», souligne Pierre-Yves Dietrich.

Ces progrès ne doivent pas occulter le fait qu’en Suisse, plus de 64 000 personnes en âge de travailler (20-69 ans) sont atteintes d’un cancer qui a été diagnostiqué au cours des cinq dernières années.

La Ligue suisse contre le cancer souligne que les survivants ont un risque plus élevé de perdre leur emploi. Deux tiers d’entre eux rapportent des difficultés financières.

Les responsables RH influencent de manière déterminante l’ambiance de travail et le processus de réintégration. La Ligue propose un service de coaching pour les employeurs. Entre 2009 et 2013, près de 39'000 nouveaux cas de cancer ont été diagnostiqués; 15'000 personnes travaillent toujours.

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