«Plus un canton prend des mesures régulant l'accès à l'alcool, moins les gens boivent»

SantéLe spécialiste des addictions Gerhard Gmel relève les effets des mesures politiques sur la consommation des jeunes

Expert reconnu, Gerhard Gmel est chercheur à Addiction Suisse et au Service d’alcoologie du CHUV.

Expert reconnu, Gerhard Gmel est chercheur à Addiction Suisse et au Service d’alcoologie du CHUV. Image: PHILIPPE MAEDER

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

Interdire la vente d’alcool à emporter à partir d’une certaine heure a une influence sur la consommation. La densité de bars dans un quartier aussi. Voilà quelques-unes des observations issues de l’étude C-SURF, qui suit depuis 2011 l’évolution des comportements de 6000 jeunes hommes suisses: addictions à l’alcool, au tabac et aux drogues mais aussi au jeu, au sport, au smartphone, aux médicaments… Chercheur pour Addiction Suisse et pour le Service d’alcoologie du CHUV, le psychologue Gerhard Gmel est un spécialiste internationalement reconnu de l’épidémiologie de la consommation de substances, en particulier l’alcool. Il copilote cette recherche au long cours menée conjointement avec l’Université de Zurich (lire ci-dessous). Les participants C-SURF ont aujourd’hui 25 ans. L’analyse du troisième volet de questionnaires est en cours. Coup de sonde.

Quelle est l’addiction la plus problématique chez les jeunes?

L’alcool. C’est aussi la plus acceptée. À mon avis, les jeunes ont intégré le fait que le tabac est nocif, mais pas encore que boire est mauvais pour la santé. L’alcool est la première cause de mortalité chez les jeunes (accidents ou agressions liées à la consommation). Il faut absolument faire quelque chose. Or la consommation se développe entre 20 et 30 ans, avec un pic entre 20 et 22 ans.

Vous avez étudié l’impact du nombre de débits de boissons. Qu’en est-il?

Plus la densité de bars, clubs ou restaurants est importante dans le voisinage - en d’autres termes, plus il y a de possibilités de boire – plus les jeunes hommes boivent. Et plus ils ont tendance à l’alcoolisation ponctuelle importante (ndlr, parfois appelées bitures express: 6 boissons au moins en une occasion). Nos résultats laissent penser que les francophones sont plus facilement influencés par la densité de bars et de restaurants. De façon générale, les Suisses romands boivent plus que les Suisses allemands. La consommation augmente à mesure que l’on va du Nord -Est au Sud-Ouest du pays.

Qu’en est-il des mesures politiques?

Plus elles sont nombreuses, plus il existe de régulations de la consommation dans un canton, moins les gens boivent. Je pense aux restrictions d’horaire d’ouverture des bars et clubs, aux restrictions d’horaires de vente d’alcool à l’emporter (ndlr: interdite par exemple à Genève et dans le Canton de Vaud après 21 h et à Lausanne après 20 h, sauf le vin), aux tests dans les commerces mais aussi aux régulations visant la publicité et à l’interdiction de vente aux mineurs. Les hospitalisations pour alcoolisation excessive sont en baisse, selon les derniers chiffres d’Addiction Suisse. Un bon signe? Le gros pic d’admissions à l’hôpital enregistré en 2008 est effectivement en train de baisser. Nous avons observé en Suisse et dans bien d’autres pays une énorme baisse de consommation de substances chez les très jeunes (13, 14 ans), même dans les pays qui font peu de prévention. On ne s’explique pas ce phénomène.

Un effet de la révolution numérique?

Mon hypothèse – elle reste à prouver – est que les jeunes ont besoin de leur argent pour leurs smartphones. Dès qu’ils ont plus de revenus, ils reprennent une consommation de substances. Parce que pour les 16 ans et plus, les statistiques ne changent pas depuis dix ans! Elles ont plutôt tendance à augmenter. Tout le monde ou presque boit à 19 ans, surtout le week-end. Qu’est-ce qui fait que certaines personnes continuent à boire beaucoup alors que d’autres arrêtent? Peut-on identifier, dès 19 ans, les gens qui passent d’une consommation à risque à une consommation normalisée? C’est ce que nous cherchons à savoir. Le but du projet C-SURF est d’identifier des facteurs de risque et des facteurs «protecteurs» en vue d’améliorer la prévention.

Quels facteurs de risque ont été repérés?

Une partie des risques sont bien sûr liés à la personnalité. Les jeunes qui sont toujours à la recherche de sensations sont plus susceptibles d’avoir une consommation à risque, de même que les personnes peu sociables. Autre facteur important: la pression de l’entourage, c’est-à-dire faire partie d’un groupe où les gens boivent beaucoup. Cela dit, les pairs peuvent avoir une influence positive, par exemple si des amis qui boivent moins qu’un membre de leur groupe rendent ce dernier attentif à sa consommation.

Quels sont les facteurs qui protègent d’une consommation à risque?

Le sport est un facteur extrêmement protecteur. La foi religieuse, et cela m’a surpris, en est un autre. Les gens qui croient consomment moins.

De nouvelles préoccupations émergent-elles dans le domaine des addictions chez les jeunes?

La prise de médicaments à des fins non médicalement prescrites; principalement les analgésiques forts, les anxiolytiques et les sédatifs. Ces médicaments sont en deuxième position des drogues illicites consommées, après le cannabis.

(24 heures)

Créé: 12.11.2017, 10h06

En chiffres

7,7 le nombre moyen de boissons standards bues le week-end par les jeunes hommes suivis par l’étude C-SURF. Durant la semaine, c’est 1,4.

46% des hommes de 20 ans disent avoir connu une beuverie (biture express) une fois par mois ou plus.

20% environ des hommes qui font des bitures express quotidiennes ou hebdomadaires à 20 ans présentent une dépendance à l’alcool quinze mois plus tard.

80% de l’alcool consommé l’est dans des lieux publics, surtout les bars, clubs et festivals. Une préférence pour la bière est associée aux profils de consommation à risque; c’est l’inverse pour la préférence pour le vin.

6000 jeunes étudiés à la loupe

Quelles sont les tendances en matière d’alcool et de drogue chez les jeunes en Suisse? Quels sont les facteurs de risque et ceux qui protègent d’une consommation abusive? Pour répondre à ces questions, l’étude C-SURF (Cohort Study on Substance Use Risk Factors) suit depuis 2011 la prise de substances de jeunes âgés à l’époque de 19 ans. Six mille hommes au total, approchés dans toute la Suisse via le recrutement obligatoire pour l’armée, répondent à des questionnaires réguliers. «Nous sommes fiers d’avoir réussi à garder le 90% de ces personnes dans la cohorte», explique Gerhard Gmel, investigateur principal de C-SURF pour le CHUV.
Il s’agit d’étudier, au fil des ans, l’évolution de leur consommation de tabac, d’alcool, de drogues et de médicaments mais aussi l’addiction au smartphone, au sport, aux jeux de hasard… Les troubles mentaux comme la dépression font aussi l’objet d’un suivi. «Nous étudions l’environnement socio-professionnel, l’environnement familial et la personnalité», ajoute Gerhard Gmel.
Les participants à l’étude sont aujourd’hui âgés de 25 ans. «Ils commencent à travailler et avoir des enfants. Il sera intéressant de voir ce que cela change dans leurs habitudes.» L’analyse de la troisième volée de questionnaires est en cours. Les addictions comportementales (jeux d’argent, sport, Internet, pornographie…) font l’objet d’une attention particulière. «Nous étudions les liens de ces addictions avec l’alcool. Est-ce que ceux qui ont développé l’une ou l’autre boivent moins, ou ont arrêté de boire?»
L’étude C-SURF est financée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique et menée conjointement par le CHUV et l’Université de Zurich.

Articles en relation

L'ivresse chez les jeunes peut mener à la dépendance

Santé Une étude d'Addiction Suisse revient sur les risques liés à l'abus ponctuel d'alcool. Plus...

La retraite représente un danger d’alcoolisme

Prévention Un tiers des dépendances à l’alcool ont commencé après la retraite. Les symptômes sont difficiles à identifier. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

L'actualité croquée par nos dessinateurs partie 6

Publié le 24 septembre 2018.
(Image: Bénédicte?) Plus...