La chercheuse cultive la paix intérieure dans son jardin zen

PortraitRéférence mondiale du domaine, la cheffe du Centre de neurosciences psychiatriques du CHUV nourrit sa rigueur en méditant face au lac

La professeure Kim Do Cuénod dans son jardin japonais. Derrière elle: une mini-forêt de bambous, plantés en souvenir du Vietnam.

La professeure Kim Do Cuénod dans son jardin japonais. Derrière elle: une mini-forêt de bambous, plantés en souvenir du Vietnam. Image: FLORIAN CELLA

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Quand on grandit au Vietnam dans une famille de neuf enfants, bercée par la culture bouddhique, on n’a guère l’habitude du «moi je». «Je ne suis pas très portée sur le culte de la personnalité, convient Kim Do Cuénod. C’est en Suisse que j’ai appris à dire «je veux».

Point de ronds de jambe et de plan de carrière. La directrice du Centre de neurosciences psychiatriques du CHUV a préféré consacrer toute son énergie à un objectif ambitieux: soigner les patients souffrant de schizophrénie. Dès les années 1990, l’ingénieure chimiste de formation est convaincue qu’il faut partir de la biologie pour comprendre les mécanismes de cette pathologie en vue de la déstigmatiser, la prévenir et trouver des médicaments ciblés. Les résultats de ses recherches ont ouvert des pistes de traitements prometteuses. La Schizophrenia International Research Society vient de décerner à la Vaudoise l’Outstanding Basic Science Award pour sa contribution exceptionnelle à la recherche. Une consécration dans le domaine. Pour en arriver là, Kim Do Cuénod a abattu des murs entre deux mondes qui s’ignoraient soigneusement: la psychiatrie et la biologie. Son approche translationnelle avant l’heure – amener la recherche fondamentale aux patients – est aujourd’hui réclamée dans le monde entier.

Le matin, au pavillon de thé

Hôte chaleureuse, elle nous emmène en toute décontraction faire le tour du merveilleux jardin de sa maison près de Vevey, tout au bord du lac, en citant un poème de T. S. Eliot. «Ne cessons pas d’explorer. Et à la fin de notre exploration, nous arriverons à notre point de départ. Et nous reconnaîtrons l’endroit comme si c’était la première fois.» Ce jardin japonais, simple à première vue, est l’œuvre du maître bonsaï Pius Notter. Harmonie et figuration, dans tous les recoins.

La visite a un sens. La «balade du philosophe» commence par une vague d’azalées, bombe de couleurs qui ravissent la maîtresse des lieux. Sous les érables centenaires, elle pénètre dans un élégant pavillon en bois signé par l’architecte Yoshiaki Amino, réinterprétation du traditionnel pavillon de thé japonais. «Un lieu de paix où je suis toujours très inspirée. Avant d’entrer, il faut abaisser son ego.» Ses journées commencent ici par quelques minutes de contemplation, face au lac et aux montagnes. Au fil des ans, Kim Do Cuénod a inventé sa propre méthode de méditation. «J’ai aussi enseigné le yoga.» La recherche, toujours, de la paix intérieure et d’«un certain recul sur les situations».

Un bonsaï nommé «Rashomon»

Méditer, marcher et nager: son trio gagnant. «Quand je reviens de balade, je suis réconciliée avec le monde entier.» Pour peu que le mercure dépasse les 20 degrés, elle se trempe avec délices dans le lac. «J’aime l’eau; j’ai grandi avec la mer.» Elle a fait planter, dans un coin du jardin, une miniforêt de bambou qui lui rappelle le Vietnam, pays quitté à l’âge de 18 ans. Bourse en poche, encouragée par sa mère qui a souffert de ne pas faire d’études, la jeune femme débarque à Neuchâtel pour étudier la chimie. «Mes premières impressions? Je ne sais pas, c’est si loin. Ah si, j’ai mal dormi les premiers mois. Ce silence… J’avais plutôt l’habitude des bombardements.» Au Vietnam, la guerre fait rage. Son père, combattant nationaliste, fait un séjour en prison peu après sa naissance. La famille s’exile du Nord au Sud. Enfant, Kim Quang Do – nom qui signifie «la voie vers la lumière dorée» – joue avec les petits réfugiés. «Je voulais devenir médecin pour aider ces gens.»

Tous les bonsaïs de son jardin ont été baptisés. Voici «Rashomon», du nom d’un film aimé d’Akira Kurosawa. «Tournez autour et regardez. Selon votre position, ce n’est pas du tout le même arbre.» Les orchidées – que la neuroscientifique collectionne avec passion – la séduisent, elles aussi, par leurs multiples visages. Il en existe des dizaines de milliers de variétés, «comme autant de facettes de l’âme humaine». «Tout évolue, tout interagit. Plus on aspire à avoir quelque chose, plus on le perd.»

«Très Suisse», Kim Do Cuénod n’en cultive pas moins sa culture orientale et une «subtilité latente.» Ses proches admirent sa détermination à toute épreuve. Une persévérance scientifique rare, doublée d’une remarquable intuition. «Elle sent les projets qui vont réussir; c’est absolument extraordinaire», relève son mari, Michel Cuénod, neuroscientifique lui aussi. «Je suis comme je suis, lâche l’intéressée. Tout le monde a son yin et son yang, sa lumière et ses zones d’ombre. Je ne me laisse pas décourager; c’est l’une de mes forces.»

«Elle fait que les choses se fassent», continue son mari. «Make it happen!» sourit l’intéressée. «Les femmes cherchent moins le pouvoir et plus la réalisation.» Le plafond de verre la révolte. Elle cherche aujourd’hui, avec les moyens parfois désuets qu’on lui donne, à aider les jeunes chercheuses. «Il m’est arrivé de supplier pour obtenir une place en crèche pour une doctorante.» Comme sa mère et modèle, Kim Do Cuénod n’a jamais cessé de travailler. «J’ai senti une certaine culpabilisation quand j’ai eu ma fille. Mais ma mère a toujours travaillé et, pourtant, nous n’avons jamais senti un manque.» Il y a de fortes chances qu’elle ne raccroche pas quand la retraite sonnera. Ne lui parlez pas de sa retraite, d’ailleurs. On l’aura compris, Kim Do Cuénod n’abandonne pas facilement. «Il faut absolument que la recherche avance. On ne peut pas vivre encore vingt ans avec si peu de solutions à offrir aux malades.» (24 heures)

Créé: 04.05.2018, 08h58

Bio

1953
Naît à Hanoï, Vietnam du Nord. Grandit au Vietnam du Sud, à Saigon.
1971
Arrive en Suisse, à Neuchâtel, pour des études d’ingénieur chimiste.
1977-1980
Doctorat à l’Institut de biologie moléculaire et de biophysique de l’ETH (Zurich); médaille d’argent.
Dès1983
Années de recherche en neurobiologie, à Paris, puis à l’Institut de recherche sur le cerveau, à Zurich.
1994
Naissance d’Alexandra.
1998
Déménagement dans le canton de Vaud.
1999
Nommée directrice de l’Unité de recherche sur la schizophrénie au CHUV.
2002
Crée la Fondation Alamaya, consacrée à la recherche sur la schizophrénie (www.alamaya.net).
2013
Cheffe de service du Centre de neurosciences psychiatriques (CHUV).
2018
Reçoit à Florence l’Outstanding Basic Science Award de la Schizophrenia International Research Society, reconnaissance de sa contribution exceptionnelle à la recherche.

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