Finis, le mercure ou la cocaïne pour soigner les yeux

La Fondation Asile des aveugles fête ses 175 ans. L’occasion de se pencher sur deux opérations courantes des yeux qui ont drastiquement évolué grâce, notamment, à Jules Gonin.

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Si vous faisiez un décollement de rétine au XIXe siècle, par exemple après un choc, vos chances de ne pas perdre la vue étaient… nulles, ou presque! Pas étonnant lorsque l’on sait que pour recoller la rétine, les ophtalmologues des années 1900 utilisaient du mercure et faisaient des sutures avec des fils d’or. De quoi avoir les yeux qui brillent, mais aussi la vue qui lâche. «Les chirurgiens de l’époque pensaient que grâce à ses propriétés, le mercure, un métal lourd, ferait office de contrepoids pour maintenir la rétine en place, explique Thomas J. Wolfensberger, directeur médical ad interim de l’Hôpital Jules-Gonin. C’est pourtant un liquide hautement toxique.» Les fils d’or étaient considérés comme une option plus hygiénique que les intestins de chat.

La même technique qu’en 1930

Jules Gonin (1870-1935), qui a donné son nom à l’hôpital ophtalmique lausannois géré par la Fondation Asile des aveugles (lire ci-contre), a révolutionné le traitement du décollement de rétine. «Il a été le premier à comprendre que la déchirure de la rétine était à l’origine du décollement, poursuit le Pr Wolfensberger. À l’époque, on pensait que c’était l’inverse. Jules Gonin a donc préconisé de fermer la déchirure en premier lieu afin de recoller la rétine durablement. On procède toujours ainsi de nos jours.» Grâce à cette avancée, les chances de garder la vue après un tel accident sont passées de quasi nulles avant 1900 à plus de 60% en 1930. De nos jours, si le décollement est traité à temps, le taux de réussite avoisine les 97%. L’utilisation du laser, et non plus d’un instrument métallique chauffé, permet une précision impensable à l’époque. Le patient ne reste désormais que quatre petites heures à l’hôpital, alors qu’au XIXe siècle, il y passait plusieurs jours. Autre mal dont la prise en charge a bien changé au fil du temps dans l’institution lausannoise: la cataracte. Cette opacification du cristallin, sorte de lentille située derrière l’iris, altère la vision de plus de 50% des personnes de 75 à 79 ans. Au XIXe siècle, une anesthésie générale était pratiquée pour enlever le cristallin. Il n’était pas remplacé. Les patients étaient condamnés à porter des lunettes épaisses qui distordaient la vision.

L’Autrichien Carl Koller (1857-1944) fut le premier à tenter une anesthésie locale en utilisant des gouttes de cocaïne, avec succès. Mais la société n’était pas prête à accepter un traitement avec un produit à la réputation si sulfureuse. Aujourd’hui pourtant, l’anesthésie locale est pratiquée à l’aide d’un dérivé de cocaïne qui n’entraîne aucune dépendance. Depuis les années 1970, le cristallin est remplacé par un implant permettant au patient de retrouver une vue parfaite, sans lunettes. Autre différence qui a son importance: à l’époque, pour retirer le cristallin, les chirurgiens pratiquaient une ouverture d’un centimètre sur l’œil, précise Thomas J. Wolfensberger. «Il y avait un risque énorme que son contenu se vide. Aujourd’hui, nous n’ouvrons plus que sur 2,4 millimètres. Ce risque est totalement écarté. Le taux de succès d’une opération de la cataracte avoisine les 100%.» C’est grâce à des pionniers comme Jules Gonin ou Frédéric Recordon (l’un des trois fondateurs de l’asile) que la population vaudoise voit bien plus clair aujourd’hui qu’il y a 175 ans. (24 heures)

Créé: 04.02.2018, 11h50

Pauvreté et exclusion

Avant l’ouverture de l’Asile des aveugles à Lausanne, les personnes ayant des problèmes de vue avaient peu de perspectives de vie. Elles étaient condamnées à la pauvreté et à l’exclusion. L’Asile des aveugles s’ouvre en 1843 sur l’impulsion d’Elisabeth-Jane de Cerjat, une Anglaise établie à Lausanne, de Frédéric Recordon, un ophtalmologue vaudois formé en Allemagne et en France, et de William Haldimand, un banquier anglais propriétaire d’une propriété au Denantou. «La vocation communautaire et charitable de l’asile était au centre des préoccupations de l’époque, explique Vincent Castagna, directeur général. Le but n’était pas uniquement de soigner les aveugles, mais aussi de s’en occuper, de ne pas les laisser dans la rue.» Une vocation toujours présente via les différentes actions menées par la fondation: aide au développement, à l’apprentissage, soutien aux familles et réinsertion, entre autres.
Aujourd’hui, la fondation gère l’Hôpital ophtalmique Jules-Gonin («le vaisseau amiral»), deux EMS, le Centre pédagogique pour élèves handicapés de la vue et un service social de réadaptation. Elle compte 660 collaborateurs et a un partenariat académique avec le CHUV et l’UNIL.

En chiffres

1'900 malades ont été hospitalisés durant les douze premières années d’existence de l’hôpital ophtalmique.

5'941 hospitalisations ont été enregistrées à Jules-Gonin en l’an 2000.

11'619 opérations ont été pratiquées à l’hôpital ophtalmique en 2017. La même année, 75 379 consultations ont été comptabilisées.

Exposition

L’exposition «Visions» qui célèbre les 175 ans de la fondation, est à voir du 2 fév. au 8 avril à l’Espace Arlaud, à Lausanne.

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