Fréquente, la fausse couche est taboue et banalisée

SantéFaute d’urgence vitale, la prise en charge de ces grossesses non évolutives varie, laissant parfois les femmes plusieurs jours entre attente et tristesse. Témoignages.

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«C’est mort!» C’est avec ces mots crus qu’Agnès a su que sa grossesse s’était arrêtée, après huit semaines d’aménorrhée (absence de règles). C’était en 2011 et le professeur qui a posé ce diagnostic sans appel n’était pas son gynécologue traitant, mais le médecin du centre où elle a passé une échographie morphologique pour confirmer les doutes émis lors de son contrôle précédent. «Heureusement, mon gynécologue a pu me prendre dès le lendemain pour un curetage. J’étais soulagée. Car passer même une seule nuit avec ce truc mort en moi, c’était dur.»

Dans son malheur, la Genevoise a eu de la chance: une prise en charge aussi rapide n’est de loin pas la norme. Comme le témoigne Flavia: «Mon médecin a vu que j’avais un œuf clair (ndlr : un œuf fécondé et implanté mais qui ne donne pas d’embryon). Comme je n’étais qu’à sept semaines d’aménorrhée, il m’a proposé d’attendre une semaine pour avoir une autre image et ainsi confirmer le diagnostic. Passé ce délai, il m’a prescrit des médicaments pour aider à l’expulsion.»

Les pilules prises n’ont cependant pas agi tout de suite. Flavia a dû prolonger le traitement. «J’ai passé deux jours avec des crampes abdominales atroces et deux autres jours à me vider de mon sang. Je ne pensais pas que ça allait être aussi douloureux.» Entre l’annonce de la fin de sa grossesse et l’expulsion de l’œuf, il s’est donc passé plus de deux semaines.

Un cas très fréquent

Un délai qui n’a rien d’inquiétant pour le corps médical. «La fausse couche du premier trimestre de grossesse est extrêmement fréquente. La plupart du temps, le cœur de l’embryon s’arrête et il n’y a en principe pas besoin d’agir dans l’urgence pour retirer le sac gestationnel, explique David Baud, chef du service d’obstétrique du CHUV. On peut évidemment proposer un curetage. Mais comme toute opération, cet acte comporte des risques. Une autre solution consiste à attendre que l’utérus expulse naturellement l’embryon. Cela peut prendre plusieurs jours et on peut l’y aider avec des médicaments. C’est ce qu’on appelle un curetage médicamenteux.»

Certaines femmes ne supportent pas cette attente. Rester plusieurs jours avec ce qu’elles considèrent comme un bébé mort dans le ventre peut être traumatisant. «Conserver l’embryon peut être difficile psychologiquement, admet le Pr Baud. Il faut toutefois comprendre qu’au siècle dernier, les femmes faisaient des fausses couches chez elles sans même savoir qu’elles avaient été enceintes. Elles avaient d’abord un retard de règles puis des saignements un peu plus abondants que d’habitude.»

Voir le cœur battre

Les progrès de la médecine donnent la possibilité aux couples de se projeter dans une vie à trois dès les premiers jours de retard des règles. «Les échographies précoces que l’on pratique de nos jours permettent de voir très tôt battre le cœur de l’embryon et aussi de constater quand ce n’est plus le cas, explique Nicole Fournet Irion, gynécologue genevoise spécialisée en médecine de la reproduction. Si je constate que la grossesse s’est arrêtée lors d’un contrôle prévu, en l’absence de tout signe annonciateur, je propose toujours à la patiente d’attendre une semaine à dix jours avant d’agir. Ce délai lui permet d’assimiler la nouvelle et de choisir l’option qui lui convient le mieux.»

La spécialiste suggère un curetage médicamenteux si l’embryon n’a pas plus de huit semaines, tout en précisant que ce moyen implique l’évacuation de la grossesse à domicile et provoque parfois des effets secondaires tels que douleurs abdominales, vomissements et diarrhée.

«Les médicaments ne fonctionnent que dans 80% des cas, précise Nicole Fournet Irion. Si la grossesse est très précoce, les choses se font souvent toutes seules une fois que les taux d’hormones de grossesse ont chuté. En revanche, si la grossesse est plus avancée, le curetage chirurgical est préférable afin d’éviter des saignements trop abondants qui pourraient mettre en danger la santé de la femme.»

Honte et culpabilité

Une fois le curetage effectué, reste la tristesse, la honte, voire la culpabilité. «Mon laboratoire fait beaucoup de recherches pour trouver de nouvelles causes de fausses couches, poursuit David Baud. Malheureusement, dans la moitié des cas, on n’en trouve aucune. Les femmes se demandent souvent ce qu’elles ont bien pu faire. Certaines évoquent le stress, le tabac, voire ce qu’elles ont mangé! Le mode de vie n’a cependant que peu d’influence sur le risque de fausse couche.»

Dans certains cas, des malformations utérines, une infection, un problème endocrinien sont à l’origine de la fin abrupte de la grossesse. Souvent, elle est due à une anomalie génétique. «La nature est bien faite», est la phrase type si souvent entendue dans ces situations. «Il y a un réel tabou et une grande méconnaissance qui entourent la fausse couche, précise Nicole Fournet Irion.

Les femmes ne comprennent pas pourquoi ça leur arrive. Elles cherchent des explications dans leurs activités récentes et se culpabilisent alors que, dans la majorité des cas, la fausse couche est la conséquence d’une anomalie génétique de l’embryon, incompatible avec la vie. C’est toutefois toujours quelque chose de très douloureux à vivre, d’autant plus lorsque la grossesse a été obtenue par procréation médicalement assistée, après une période d’infertilité.»

Soutien psychologique

A la maternité du CHUV, plusieurs patientes par semaine se présentent pour une fausse couche précoce. Elles doivent ainsi patienter assises à proximité de femmes au ventre rebondi… «Les patientes viennent consulter aux urgences pour des saignements en cours de grossesse. Heureusement, pour la grande majorité des cas, celle-ci évolue normalement. Mais cette consultation représente toujours un moment difficile pour la patiente, principalement en salle d’attente. En cas de diagnostic de fausse couche, les différentes options de prises en charge sont expliquées et un soutien psychologique est proposé si besoin. (lire ci-dessous)».

La crainte de ne plus pouvoir enfanter est souvent évoquée par les femmes concernées. «J’ai 41 ans, explique cette Lausannoise, maman d’un grand de 16 ans. J’ai fait une fausse couche en 2015 à environ 10 semaines d’aménorrhée et, compte tenu de mon âge, je me suis dit que la maternité n’était plus pour moi. Heureusement, je suis rapidement retombée enceinte en étant très angoissée. Si j’avais pu faire une échographie par jour, je l’aurais faite!»

David Baud tient à rassurer les futures mamans: «Après une première fausse couche, on estime que les chances de succès d’une prochaine grossesse sont de 90%.» (24 heures)

Créé: 24.09.2017, 08h40

«Il ne faut pas faire comme si rien ne s’était passé»

Après une fausse couche, un soutien psychologique peut aider à surmonter l’épreuve. Hôpitaux comme cabinets ont souvent des personnes de contact à proposer.

«Il faut arrêter de penser qu’une fausse couche, ce n’est rien, insiste Mathilde Harari Morisod, pédopsychiatre au CHUV. Et ne pas se contenter de dire: tu en auras un autre! Chaque femme enceinte qui perd un bébé a un ressenti différent qui varie en fonction de son vécu. Elle ne réagira pas de la même façon si elle a déjà deux enfants ou si elle a un long parcours de fécondation in vitro derrière elle.»

Le CHUV propose ainsi aux femmes qui en ressentent le besoin de rencontrer un de leurs pédopsychiatres. «Parfois une rencontre suffit, poursuit la doctoresse. Tout dépend du soutien que la patiente a autour d’elle. Si elle n’a pas annoncé la grossesse aux proches, elle peut se sentir isolée. A l’inverse, si elle l’a dit à tout le monde, expliquer la fausse couche à tous ces amis peut provoquer des microtraumatismes à répétition.»

Esther Wintsch, consultante en deuil périnatal aux Etablissements hospitaliers du Nord vaudois, précise: «Il y a un réel décalage entre ce que la femme ressent et ce que dit le médecin sur la nature qui fait bien les choses. Pour le couple, la fausse couche fait voler en éclats un projet de vie. C’est souvent tabou, car la femme le vit comme un échec personnel.»

La psychologue suggère aux proches d’éviter les phrases toutes faites et les certitudes. «Mieux vaut prendre des nouvelles, poser des questions et surtout ne pas faire comme si rien ne s’était passé.»

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