Les infirmières s’organisent pour lutter contre le harcèlement sexuel

SantéDes étudiantes dénoncent les comportements déplacés de certains patients

Blagues scabreuses, allusions grivoises, exhibitionnisme, attouchements, agressions... La gamme de maltraitances est large.

Blagues scabreuses, allusions grivoises, exhibitionnisme, attouchements, agressions... La gamme de maltraitances est large. Image: Manuel Perrin

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«Il avait environ 50-60 ans, c’était un patient de l’unité et il me dit: «Mademoiselle, plutôt que de manger ces plateaux d’hôpital, je pourrais vous inviter à souper avec moi.»

«Je dis au patient: «Bonjour, on vient vous installer dans votre lit». Il me répond: «Oh, mais vous pourriez venir vous y coucher avec moi!»

«Il m’a fait signe de m’approcher du lit. Lorsque je me suis penchée vers lui dans la pénombre, il m’a saisie violemment et m’a tirée dans son lit.»

Ces trois histoires vécues par des consœurs sont rapportées par des étudiantes en soins infirmiers à la Haute École de santé Vaud (HESAV). Sur le modèle des étudiants en médecine qui ont fondé CLASH, ces futures infirmières lancent un groupe, REACH, pour lutter contre le sexisme et le harcèlement sexuel dans les soins. Joycia Piquet, Manon Chabloz, Victoria Caversaccio et Audrey Gasser proposent à leurs camarades une écoute confidentielle, un partage d’expériences et une orientation. Leur message: il ne faut pas garder ces histoires pour soi.

Une image fantasmée

Proximité et intimité vont de pair avec leur profession. Ajoutez à cela l’image de l’infirmière sexy, véhiculée dès les années 1960, et vous obtiendrez un terreau fertile pour des comportements inadaptés. La jeune génération n’est plus d’accord de les endurer. Blagues scabreuses, allusions grivoises, exhibitionnisme, attouchements, agressions... La gamme des maltraitances est large. «Les stéréotypes et le harcèlement dans les soins doivent être abolis», scandent les membres de REACH.

«La définition du harcèlement sexuel est très large, note Joycia Piquet. La limite est subtile et l'interprétation personnelle, surtout si ce ne sont pas des gestes mais des sous-entendus répétés. Certaines attitudes vont être mal perçues par certaines et pas par d'autres. Nous pouvons aider les étudiantes de l’HESAV en disant: «Non, ce n'est pas normal, tu as le droit d'en parler, et voici tes options.»

D’aucuns arguent que les comportements indésirables à connotation sexuelle font partie intégrante du métier. «Ils font partie des violences qui péjorent les conditions de travail, corrige Victoria Caversaccio. REACH, c'est aussi une façon de prendre soin de nous. Si l’on accepte et qu'on encaisse, cela peut se retourner contre nous. Vivre de telles situations peut enlever le plaisir de faire son travail.» Manon Chabloz se souvient d'un patient qui avait touché son dos et ses fesses. «Je l'ai tout de suite recadré en lui disant que je n'étais pas là pour ça. Il faut rester dans un rôle professionnel, mais ne pas minimiser les faits.» «C'est compliqué, ajoute Joycia Piquet. Parce qu'en tant que soignant on doit être empathique et non jugeant.»

En sensibilisant et en libérant la parole, Audrey Gasser espère que «les patients ne se permettent plus d'entrer dans notre sphère d'intimité et comprennent mieux la limite». «On fait tout cela pour soutenir des soins forts, un métier qu'on aime et qu'on a envie que les autres respectent à sa juste valeur, conclut Manon Chabloz. Nous ne sommes pas simplement au service des patients.»

«C’était pour rire, voyons!»

En 2012, l’Association suisse des infirmières et infirmiers (ASI) publiait un guide pour se protéger contre le harcèlement sexuel, judicieusement intitulé «Mais c’était pour rire, voyons!». Il enseigne comment poser des limites, y compris avec des patients qui n’ont plus toute leur tête ou qui sont sous médication. Les conseils: prononcer un non clair et parler avec l’équipe pour savoir si des collègues ont fait le même genre d’expérience avec ce malade. «Vous êtes une professionnelle qui travaille, rappelle l’ASI. Vous n’êtes ni la maman, ni la fille, ni la domestique, ni la serveuse, ni la confidente personnelle. Vous respectez vos patients et ils doivent vous respecter.»

L’association recommande aussi de chercher du soutien auprès de son employeur. Tous ne prennent pas la problématique au sérieux. Les jeunes infirmiers Charlotte Céline Bailo (Hôpital du Pays-d’Enhaut), Clara Kehl et Kevin Rebillard (CHUV), consacrent leur travail de bachelor au harcèlement sexuel dans leur profession. Ils regrettent le manque de soutien des institutions, qui ne répondent pas forcément aux attentes des victimes. «C’est un sujet assez récent», note le trio. Se fondant sur la (maigre) littérature existante, ils rapportent un taux d’incidence du harcèlement sexuel variant de 30 à... 92%. «Un écart énorme. Ce qui est sûr, c’est qu’il a des conséquences physiques et psychiques. Le risque de burn-out augmente, de même que les erreurs médicales liées à cette situation subie.»

Créé: 01.03.2020, 08h20

Les créatrices



Manon Chabloz, Joycia Piquet, Victoria Caversaccio et Audrey Gasser, étudiantes à l’HESAV et créatrices du groupe REACH.HESAV

REACH, 021/316-81-70
Les mercredis de 17 à 19h.
Et par mail: reach@hesav.ch

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