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La musique, ce vaccin universel qui console

Chercheuse en neurosciences, Clara James dit la puissance réparatrice de cet art.

La musique répare et console, mais elle alimente aussi la mémoire épisodique, à travers laquelle on retrouve des souvenirs précis.
La musique répare et console, mais elle alimente aussi la mémoire épisodique, à travers laquelle on retrouve des souvenirs précis.
STAN WAYMAN/GETTY IMAGES

Avant de se tourner vers l’étude du cerveau, Clara James a été violoniste professionnelle dans sa ville natale, au sein de l’orchestre de chambre Amsterdam Sinfonietta. Dès lors, où pouvaient mener ses investigations scientifiques, sinon vers les relations étroites qui unissent l’écoute ou la pratique de la musique et le développement cérébral? Ce point de tangence a été le point de départ de publications scientifiques qui ont fait référence, notamment dans le domaine qui touche à l’apprentissage d’un instrument et aux bienfaits cognitifs que cela induit au sein de jeunes élèves scolarisés.

Par temps de grandes tensions, de peurs et d’états d’anxiété difficiles à contenir, comme celui que nous traversons aujourd’hui, la professeure à la Haute École de santé de Genève nous dit en quoi son art d’élection demeure un refuge précieux.

Comment se fait-il que la musique puisse devenir un remède à l’anxiété et à la douleur? Écouter une musique bien-aimée diminue le taux de l’hormone du stress, le cortisol, qui agit sur le cerveau et sur la tension artérielle. En outre, la sécrétion d’endorphines, des antidouleurs naturels, qui atténuent la portée des douleurs, est renforcée. La musique, au même titre que la nourriture ou l’activité sexuelle, agit sur le système de récompense, c’est-à-dire sur des noyaux profondément enfouis dans le cerveau, qui sont très anciens dans la phylogenèse de l’être humain. Là, elle provoque la sécrétion d’un neurotransmetteur très connu, la dopamine, qui peut renforcer notre endurance et le niveau de nos énergies. Le fait d’écouter ou encore de faire de la musique permet d’activer ce système de récompense dans le cerveau, et cela ne fait que souligner son importance et son impact sur l’homme.

Quel rôle joue le rythme d’une musique, son tempo, dans les phénomènes d’apaisement des anxiétés? Il est très important. Si on cherche à calmer une tension, il faut se tourner vers des rythmes plus lents que le battement moyen d’un cœur humain. Cet organe aura ainsi tendance à caler son activité vers le bas, pour autant que l’écart entre les deux pulsations ne soit pas trop grand.

Une «Suite pour violoncelle» de Bach, par exemple, peut consoler un jour et plonger l’auditeur dans un état de profonde tristesse le lendemain. Comment s’explique cette dualité? L’état intérieur d’un être humain reflète une biochimie précise. Celle-ci doit être en accord avec ce que vous cherchez en vous tournant vers une œuvre. Il faut donc faire en sorte qu’il y ait une complémentarité entre son état d’âme et ce qu’on va écouter. Une dépression ou un état d’anxiété, par exemple, génèrent dans votre corps une altération des équilibres chimiques, l’adrénaline et le cortisol étant alors très présents et la sérotonine, substance du bien-être, en baisse. Il est évident que certaines musiques ne conviendront pas à ces circonstances particulières tandis qu’elles seront tout à fait bienfaisantes dans d’autres.

La musique peut aussi intervenir sur d’autres états d’âme, à travers, par exemple, les souvenirs qu’elle ravive. Oui, et on est là dans ce qu’on appelle la mémoire épisodique. Imaginons qu’une mère ait chanté la même chanson à son enfant pour l’endormir, ou qu’en passant des soirées chez des amis, vous avez toujours écouté un tube d’ABBA. La résurgence de ces musiques dans votre mémoire va être accompagnée de souvenirs, bons ou mauvais, qui se rattachent à ces personnes ou à des contextes donnés.

Quelles sont les fréquences sonores les plus propices au bien être? En général, les fréquences aiguës provoquent des tensions. Dans un film, par exemple, lorsque la trame tourne au cauchemar, on fait jouer les violons, et lorsque des amoureux se retrouvent, on entend les violoncelles. Dans la vie de tous les jours, les fréquences aiguës sont associées à des situations de danger tandis que les basses nous renvoient aux situations calmes.

La musique peut-elle être une thérapie à elle seule face aux maux de l’âme? C’est un plus, je dirais. Elle peut avoir un effet, certes, mais de portée modérée, comme élément complémentaire à une thérapie. À elle seule, la musique ne guérit pas.

Les neurosciences ont fait des pas de géant ces derniers vingt ans. Quels sont les plus spectaculaires? De mon point de vue, la découverte la plus importante concerne la plasticité du cerveau, qui, contrairement à ce qu’on a longtemps cru, perdure depuis le berceau jusqu’au dernier jour de vie. On peut apprendre à jongler ou à jouer d’un instrument lorsqu’on est très âgé, par exemple, et dans ces cas précis, on peut observer une plasticité cérébrale, c’est-à-dire des modifications de la fonction et de la structure du cerveau. Continuer à acquérir de nouvelles compétences repousse le déclin cognitif lié à l’âge. L’autre grand saut vient de l’IRM, qui s’est beaucoup affinée et qui permet d’observer de manière plus précise et tranchante le cerveau. Autrement dit, la façon dont ses parties se «parlent» prend de plus en plus de place et semble parfois mieux expliquer les capacités mentales ou motrices ou le talent exceptionnel que des études qui portent uniquement sur des structures locales.

Et quels sont les grands chantiers qui vont occuper la recherche? Ce sera en ce qui me concerne autour du pouvoir à la fois éducatif et thérapeutique de la musique. J’ai mené une étude sur des écoliers qui a montré que les avantages liés à la pratique de la musique, en groupe et à l’école, dépassent le domaine musical. Je me penche aussi sur des personnes âgées, en bonne santé ou déjà atteintes de déclin cognitif, pour comprendre comment leur situation peut s’améliorer ou se stabiliser grâce à des activités musicales. Les domaines d’interaction positive de la musique sont nombreux, d’autres travaux l’ont montré, dans les soins palliatifs par exemple, ou auprès des nouveau-nés qui sont de grands prématurés.

Tout cela donne raison à Nietzsche lorsqu’il affirmait que «la vie sans musique est tout simplement une erreur, une fatigue, un exil». C’est une phrase que je cite beaucoup lorsque je présente mes travaux. Nietzsche était certes cynique et malheureux, mais il a reconnu pourtant toute la puissance de la musique. Partout dans le monde, dans les cultures les plus disparates, cet art est omniprésent ou presque. C’est une valeur humaine universelle.

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