Un réaliste optimiste naviguant entre la mort et la vie

PortraitGrand spécialiste des soins intensifs, le nouveau patron du CHUV Philippe Eckert se voit comme un bâtisseur.

«On a réussi à construire une famille unie mais pas enfermante, où chacun a son indépendance. Une grande satisfaction»

«On a réussi à construire une famille unie mais pas enfermante, où chacun a son indépendance. Une grande satisfaction» Image: VANESSA CARDOSO

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Il se réjouit de filer le lendemain dans les Grisons avec sa femme, Véronique, pour fêter le quarantième anniversaire de leur rencontre. C’était le 17 février 1980, sur les pistes des Marécottes. À cette époque, le jeune homme quitte le Val-de-Travers tous les week-ends pour le chalet familial valaisan. Une maison dont il a contribué, à peine adolescent, à dessiner les plans.

Aujourd’hui, les attaches du nouveau patron du CHUV sont toujours en Valais. Sa femme y est née, ses trois enfants y ont grandi. Lorsque Philippe Eckert, alors directeur médical du Centre hospitalier du Valais romand, est appelé à la rescousse par le CHUV, en 2015, pour redresser des soins intensifs en crise, la famille prend une décision originale. Pour ne pas déraciner les plus jeunes, Madame ne bougera pas d’Hérémence et Monsieur s’établira dans le canton de Vaud. Il emménage donc à Savigny avec sa fille aînée, étudiante en médecine à Lausanne. «Ma colocataire», comme il l’appelle affectueusement. Chaque week-end, la famille se retrouve en terres valaisannes. On sent le clan très soudé. «C’est très important pour moi, c’est vrai. On a réussi à construire une famille unie mais pas enfermante, où chacun a son indépendance. Une grande satisfaction.»

Quand papa rentre tard

Au fil d’une vie tournée vers l’hôpital, la qualité des moments partagés a toujours primé sur la quantité. «Heureusement que ma femme m’a toujours soutenu. Elle comprenait quand je rentrais tard le soir. Les enfants étaient d’emblée des couche-tard. Ils m’attendaient.» Captivé par les soins intensifs dès le début de sa carrière, Philippe Eckert prend vite du galon. Les heures auprès des patients mal en point s’enchaînent, jour et nuit. Devenu médecin chef, il passe même dans le service tous les samedis matin, prenant exemple sur ses supérieurs de l’ancienne génération.

«Demandez à ma femme... Certains jours, on arrivait à minuit pour manger après un cas difficile parce qu’il n’y avait plus de pizzérias ouvertes à Sion. Quand le patient est là, il faut s’en occuper. Et puis il y a un truc: j’ai un peu le sens du devoir. Quand on s’engage pour un patient, on y va!» Il raconte la vie d’intensiviste, les équipes qui «partagent des choses émotionnellement dures. Une espèce de communauté.» La mort rôde et les décès sont fréquents. «Les patients arrivent dans un tel état qu’on ne peut pas tous les sauver. Il faut pouvoir se dire qu’on a fait le maximum.» Il met un point d’honneur à tisser un lien avec les familles. «On partage avec les proches angoissés des moments extrêmement forts; c’est une relation très particulière. Il faut savoir créer de la confiance, les tenir au courant, les impliquer. Être franc tout en choisissant ses mots. Je ressens de la frustration quand je n’arrive pas à établir ce lien.»

S’il se refuse à parler de vocation, la médecine est pour lui bien plus qu’une profession. Au point de qualifier de loisirs la lecture d’articles scientifiques ou traitant d’organisation hospitalière. D’autres horizons nourrissent pourtant le cerveau du professeur. Les sorties culturelles, les balades en montagne, sur les cols ou le long des bisses. Son ami de quinze ans, Benoît Duroux, évoque «une intelligence phénoménale, hors norme, mais en même temps un côté très humain et proche des gens. Il est attaché aux plaisirs simples. Une bonne bouffe, une soirée entre amis.» Son frère et complice de toujours, Jean-Blaise, admire sa volonté de fer et son empathie. Philippe Eckert sait où il va et comment y arriver, quitte à faire parfois preuve d’impatience.

Attablé dans son séjour, le professeur a l’œil vif, un poil malicieux, les mains qui s’agitent et le discours facile. «Je me vois comme un bâtisseur, dit-il. J’ai aimé construire.» Professionnel respecté, on lui reconnaît le sens du service public. À son tableau de chasse: le développement et l’autonomisation des soins intensifs à Sion et la réorganisation de ceux du CHUV. «Il a besoin d’avoir un objectif et que ses actes aient du sens, relève son épouse Véronique Eckert. C’est aussi quelqu’un de généreux, qui sait donner sans attendre en retour.»

Le couple a dû composer tôt avec l’idée de finitude. En 1987, Philippe Eckert apprend qu’il a un cancer, deux mois avant son final de médecine. Il suit une chimiothérapie pendant les examens. «C’était très difficile, comme le savent tous les patients dans cette situation. J’étais au tapis.» En 1993, le crabe refait surface et exige plusieurs opérations. Aujourd’hui guéri, le médecin reste «infiniment reconnaissant» envers les équipes du CHUV qui l’ont soigné. «Je crois à la vie. Je suis un réaliste optimiste.»

Plus jeune, ce bon élève se pique d’architecture et de génie civil avant de se voir médecin, comme son grand-père, chirurgien à Delémont. Il n’a alors qu’une idée en tête: finir rapidement ses études et prendre son envol.

Voir le monde en famille

Philippe Eckert évoque son enfance dans le Jura, son père à la «personnalité un peu fragile», décédé il y a cinq ans. «Il y a eu des moments d’éloignement. Ma mère a tenu la barque dans les périodes difficiles.»

Professionnellement, les années les plus délicates sont probablement sédunoises. Il occupe le poste de directeur médical de l’Hôpital du Valais quand une guerre entre médecins ébranle l’institution, dès 2010. Le gestionnaire est alors la cible de critiques. «Il y a eu des guerres de clans et de villages, des enjeux politiques. Mais je n’ai pas trop mal vécu cette période.» En 2012, il quitte le navire pour rejoindre la clinique privée lausannoise La Source. «Grand bien m’en a pris. C’était le bon moment.»

C’est en famille qu’il répond plus franchement à l’appel du large. Tous les ans – c’est une tradition – les Eckert au complet s’envolent pour explorer une partie du monde: les capitales européennes, la Scandinavie en camping-car, les États-Unis, le Vietnam, le Pérou… «C’est la première année où ce voyage n’est pas possible à cause de nos agendas. On fera un long week-end ensemble cet automne.»

Créé: 20.02.2020, 09h20

Bio

1961 Naissance à Bâle, enfance à Delémont.

1980 Rencontre sa future femme aux Marécottes (VS).

1981-1987 Études de médecine à l’UNIL, puis spécialisation en médecine interne et intensive.

1995 Naissance de sa fille Aude, suivie d’Arnault et de Doriane.

1998 Développe et autonomise les soins intensifs au Centre hospitalier du centre du Valais.

2006 Nommé directeur médical de l’institution.

2010 MBA en management des institutions de santé

2012 Retour dans le canton de Vaud, à la clinique La Source.

2015 Prend la tête des soins intensifs du CHUV.

1er janvier 2020 Devient directeur général et médical du CHUV.

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