Une étude ressuscite Aymon, avant-dernier évêque de Lausanne

HistoireAssez imbu de sa personne, brillant diplomate que l'Europe d'alors s'arrachait, poète à ses heures et surtout avant-dernier prince et évêque de Lausanne, Aymon de Montfalcon ressort vivant d'une étude de l'Unil.

Posant parfois plus en érudit et en prince qu'en évêque, Aymon de Montfalcon est ici (il s'agit d'une des rares, si ce n'est la seule gravure d'un évêque de Lausanne) entouré de sa petite cour.

Posant parfois plus en érudit et en prince qu'en évêque, Aymon de Montfalcon est ici (il s'agit d'une des rares, si ce n'est la seule gravure d'un évêque de Lausanne) entouré de sa petite cour. Image: Archives cantonales vaudoises, P. Antitus, La Satyre Megere, les Quatre Eages passees, Le Portail du temple Boccace (e-codices).

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Le 10 août 1517, à Lausanne, le brave Aymon de Montfalcon finit par expirer à plus de 74 ans. Nous sommes à quelques heures de la Réforme de Luther, et des cinq siècles protestants qui vont suivre, s’appliquant à laisser gentiment son souvenir s’effacer. Pourtant l’avant-dernier évêque de Lausanne ressort bien vivant du dernier numéro des Études de Lettres. Croisant assez bien les disciplines et les approches scientifiques, historiens et spécialistes de l’UNIL sont parvenus à rassembler les informations nécessaires pour dresser un véritable portrait du Lausannois qu’il faut désormais considérer comme l’un des hommes les plus influents de son temps en Europe.

À première vue, l’enfant du Bugey était parti pour devenir l’un de ces prélats sans histoires de la toute fin du Moyen Âge. Il est le 5e rejeton d’une petite, mais grandissante, famille alliée aux ducs de Savoie, il a l’assurance d’une carrière tranquille et, à la vingtaine, est déjà moine bénédictin à Saint-Rambert, près d’Ambérieu. Une première affectation sur laquelle il va fonder son attachement aux ordres réguliers, comme aux dominicains que, dans son rôle de juge apostolique, il tentera, en vain, de faire échapper au bûcher. Il s’agit de l’affaire Jetzer, à Berne, une sombre histoire d’hérésie, d’hostie souillée, et de fausses apparitions de la Vierge dans l’enclave du couvent.

La différence, Aymon va la faire en faisant des études de droit assez poussées et en sortant docteur de l’Université d’Avignon, grimpant les échelons dans la foulée: abbé commendataire de Hautcrêt, prieur de Ripaille, conseiller ducal, doyen de Ceyzérieu, administrateur de l’évêché de Genève, puis, enfin, la mitre de Lausanne en 1491. Sur place, la nouvelle est moyennement appréciée, sachant que le chapitre aurait préféré François de Colombier, – un candidat plus local qui se consolera plus tard en décrochant l’abbaye de Montheron – à ce noble placé par la Savoie et avalisé par Innocent VIII.

Un homme de réseau

Grand, visiblement un peu voûté et les cheveux qui rebiquent, le Lausannois d’adoption va devenir en peu de temps. une figure de l’Europe centrale. À une époque où les diplomates temporaires sont les piliers des relations entre États, Aymon devient un ambassadeur qu’on s’arrache. Il a son réseau et applique toujours la même méthode. Il suit ses dossiers. Écoute. Observe. Et impressionne en débarquant avec une pompe toujours plus grande (un cortège de 250 montures et 12 320 florins pour aller marier Marguerite d’Autriche en 1501). Il sait aussi convaincre et, surtout, réunir autour d’une table de banquet. En novembre 1497, pour renouveler l’alliance entre la Savoie, Berne et Fribourg, Aymon invite 72 convives sur trois jours, chez lui. La note de frais étant laissée aux Savoies. Il est aussi envoyé en représentation, les missions les plus délicates d’alors lui étant confiées: faire le jeu de la Savoie entre le Royaume de France et le Saint Empire, récupérer les places fortes prises par les Valaisans (Aymon râle parce que l’évêque de Sion lui coupe toujours la parole), rabibocher la France de Louis XII avec la Confédération suisse, etc. «On parle d’une figure d’envergure, un personnage majeur de son temps, conclut le professeur Bernard Andenmatten. Il avait sa petite cour, ce qui est encore normal pour l’époque, était intelligent, mais sans doute pas très créatif dans sa façon de travailler avec ses sujets.»

Ce qui est sûr, c’est que le jeune favori des Savoies est du genre caractériel. Il n’aime pas qu’on marche sur ses pieds. C’est quelqu’un qui a une idée assez précise de son autorité et qui tolère mal qu’on la remette en question. Un beau jour de 1503, ses sujets, à savoir les Lausannois, demandent un héraut d’armes – une institution essentiellement symbolique, le héraut proclamant les nouvelles importantes – qui porterait en sus l’emblème de la Ville, celui de l’empereur, et plus seulement celui de l’évêque. Outrage. C’est évidemment non, Aymon cherchant avant tout à multiplier les signes de son autorité partout. Pièces de monnaies, publications, monuments… son nom se retrouve sur tous les supports. «C’est un prince-évêque qui sait se mettre en scène, il a parfaitement compris le pouvoir des symboles, même si cette habitude de mettre ses armoiries partout tient un peu de la névrose», ironise Bernard Andenmatten. C’est peut-être ce qui finira par énerver les Lausannois, qui lanceront une nouvelle tentative dix ans plus tard. Des derniers évêques, ils ne garderont pas un bon souvenir.

«Sa» cathédrale, son tombeau

Aymon est plutôt du genre observateur. Il sait que tous les sept ans, à Pâques, les chanoines voient des foules de pèlerins débarquer dans la cathédrale. Une véritable manne, qui fait même envisager de détruire puis reconstruire le beffroi à neuf. C’est le Grand Pardon, une aubaine décrochée au Vatican par les moines. Une sorte de distribution des indulgences qui rapporte gros. L’épicentre de cette procession de bigots, c’est la chapelle de la Vierge.

Mais plutôt que d’apposer sa marque sur place, comme ses prédécesseurs, l’évêque va tout bonnement transformer la cathédrale comme personne avant lui. Il ferme la voie qui traverse encore l’édifice de part en part, en imitant – fait rare – à la perfection les murs du XIIIe siècle. Il reconstruit le massif occidental, en modèle intégralement le fameux portail d’entrée alors que les chanoines s’attendaient à quelque chose de plus modeste, et se fait construire sa propre chapelle funéraire. Tellement fastueuse qu’il pourrait s’agir d’une collégiale à sa mémoire. «Il sait parfaitement reprendre la marque et le style des bâtiments antérieurs, juge l’historien des monuments, Dave Lüthi. Et même s’il n’est pas toujours original et reste parfaitement dans son temps, ses interventions sont d’une grande finesse. On parle d’un savant mélange entre style renaissance et style gothique, c’est inédit. Et les artistes qui viennent sont de qualité royale, il faut aller aux bords de la Loire pour retrouver un tel niveau.»

En fait, loin de rester un protectorat savoyard, Aymon va faire de Lausanne un endroit remarqué du début du XVIe siècle. Un de ces points de diffusion de l’humanisme de la Renaissance et où cohabitent les styles de manière originale. Un élan qui sera chamboulé par la Réforme. Sans ça, «Dieu sait ce qu’Aymon et sa suite auraient pu construire», s’interrogent les spécialistes.

Le temps d’écrire et d’admirer

Ce que la recherche avait négligé jusqu’à ce jour, c’est la culture du prince-évêque. Habitué des voyages en Italie, il s’émerveille en voyant les ruines d’Avenches et s’adonne de temps à autre à la prose. On lui doit notamment un «Procez du banni»: «Quant ma dame vit les chemins/Ou nous estions et les termes,/Soubz une treille de jasmins (…).» On peut être aux ordres du Seigneur et adorer l’amour courtois. Il s’attache surtout l’écrivain Antitus (et il fait bien, le poète va chanter les louanges de son patron «Muny d’honneur, de sens et de sçavoir»).

Passé ses 70 printemps, l’évêque ralentit son activité diplomatique. À son décès, le siège épiscopal revient à son neveu, Sébastien, qui sera le dernier à porter le titre. Pour sa mémoire et le salut de son âme, le vieux prélat investit dans pas moins de 16 célébrations perpétuelles par année, notamment dans sa chapelle dédiée aux martyres thébains. Réforme oblige, la perpétuité prend fin en 1536.

Génie méconnu?

Alors, Aymon a-t-il été un de ces génies méconnus? Difficile de trancher. «Disons qu’on n’a pas l’impression qu’il ait vu venir la Réforme ou senti ce qui se passait», note Bernard Andenmatten. Pour cerner l’évêque, reste son jeu de piste. Aymon semble avoir laissé au château Saint-Maire, récemment restauré, un véritable ensemble de références et d’allégories qui constituent toujours un casse-tête. Les chercheurs voient dans les peintures du couloir les éclatantes figures tirées des «Douze dames de rhétorique», une correspondance entre les poètes des cours de Bourbon et de Bourgogne. Des allusions à ce que doit être un orateur de la fin du Moyen Âge, mais adaptées par le prélat qui appose sa patte. Dans sa chambre, une surprenante femme nue, chevauchant un cheval fou qui fonce vers la roche. C’est peut-être un peu une allusion grivoise (chevaucher sans selle était une métaphore connue), mais surtout une délicate représentation de la Jeunesse fonçant vers la Fortune. Une façon de mettre en scène et de questionner le destin. (24 heures)

Créé: 30.12.2018, 14h13

Aymon de Montfalcon. Mécène, prince et évêque de Lausanne (1443-1517)
Études de Lettres 3-4, 2018.

En librairie et sur www.unil.ch/edl

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