Passer au contenu principal

L’humain contre le virus, une lutte aux origines millénaires

La généticienne genevoise Alicia Sanchez-Mazas l’affirme: notre espèce a l'avantage de gènes très diversifiés, donc plus efficaces pour nous défendre, cela depuis des milliers d'années. Interview.

«Paléolithique supérieur, «Homo sapiens» se protégeant du froid dans une grotte», peinture de Francisco Fonollosa. Une reconstitution pour le moins vieillie, puisqu'on sait aujourd'hui que de telles populations humaines savaient agencer des vêtements et construire des abris élaborés.
«Paléolithique supérieur, «Homo sapiens» se protégeant du froid dans une grotte», peinture de Francisco Fonollosa. Une reconstitution pour le moins vieillie, puisqu'on sait aujourd'hui que de telles populations humaines savaient agencer des vêtements et construire des abris élaborés.
PrismaArchivo/Leemage

Comment nous défendre du coronavirus? La question occupe une vaste gamme de chercheurs. Ainsi de la généticienne Alicia Sanchez-Mazas, responsable de l’Unité d’anthropologie du Département de génétique et évolution, à la Faculté des sciences de l’Université de Genève. Particularité de ses recherches: elles portent sur l’immunogénétique, l’étude des gènes régissant le système immunitaire, essentiel dans la lutte contre les virus, bactéries et autres agents pathogènes.

Mais Alicia Sanchez-Mazas voit plus large: en étudiant l’évolution de ces mêmes gènes au sein des populations humaines, la scientifique remonte l’histoire jusqu’à il y a deux cent mille ans au moins, voire trois cent mille ans, date probable de l’apparition d’Homo sapiens en Afrique. En quoi pareil travail nous éclaire-t-il dans le contexte de la pandémie de Covid-19? De cette longue piste menant des origines à nos jours, Alicia Sanchez-Mazas constate ceci: l’humain actuel, comme ses ancêtres, a gardé l’avantage d’un système immunitaire efficace.

Qu’est-ce que l’immunogénétique nous dit du système immunitaire chez notre espèce, Homo sapiens?

On étudie en particulier un groupe de gènes appelés HLA, qui codent des molécules capables de reconnaître les agents pathogènes avant de les présenter en petits morceaux à d’autres cellules du système immunitaire pour les détruire (lire ci-contre). Or ce groupe de gènes existe chez les humains, comme chez tous les autres vertébrés depuis leur apparition il y a cinq cents millions d’années. Quand on étudie ces gènes-là dans les populations actuelles, on se rend compte qu’ils sont extrêmement diversifiés. Les humains présentent des milliers de variants différents.

Sait-on ce qui distingue les premiers humains «modernes» de nos contemporains?

Cette grande diversité génétique dans toutes les populations humaines actuelles indique qu’il y avait déjà une telle diversité parmi la toute première population humaine vivant il y a de cela deux cent mille, voire trois cent mille ans. Cette population d’origine, vraisemblablement apparue en Afrique, avait donc de quoi répondre avec efficacité aux pathogènes. Évidemment, des populations d’Homo sapiens ont ensuite migré partout sur la planète, subissant des modifications de leurs profils génétiques. Raison pour laquelle aujourd’hui toutes les populations ne se ressemblent pas, y compris du point de vue de l’immunité. Reste que plus ces gènes HLA sont diversifiés, plus ils nous défendent. Un individu possède à lui seul plusieurs variants, ainsi que de multiples combinaisons entre ces variants. Ce qui le protège d’un très grand nombre d’agents pathogènes. À l’échelle d’une population, tous les individus n’ont pas la même réaction immunitaire. Mais nous avons pu montrer, grâce à nos recherches soutenues par le Fonds national suisse, que toutes les populations possédaient un même potentiel de défense. Globalement, l’immunité de l’espèce humaine est énorme.

Comment nos gènes se modifient-ils avec le temps?

Deux facteurs peuvent modifier notre constitution génétique. La démographie d’une part, du fait du hasard de la transmission des différents variants génétiques à nos enfants, également des mélanges entre populations lors des migrations. Ces effets démographiques restent aléatoires. L’autre facteur, c’est la sélection naturelle, qui dépend des pressions environnementales. Ces dernières changent avec le temps, et chaque population n’y répond pas de la même manière. À un moment donné, dans un lieu donné, une population sera plus ou moins adaptée. C’est ce qu’on appelle la sélection adaptative. De telles pressions sélectives, ce sont notamment les conditions environnementales, mais aussi les maladies.

Et que sait-on des épisodes infectieux dans l’histoire d’Homo sapiens?

Il est certain qu’il y a eu des épidémies au cours de la préhistoire, en tout cas à partir du Néolithique, il y a dix mille ans environ. Cette période de réchauffement climatique voit Homo sapiens changer de mode de vie. Agriculture et élevage font leur apparition, suscitant une nouvelle promiscuité avec d’autres espèces animales. Or on sait que beaucoup d’agents pathogènes viennent des animaux. En même temps les groupements humains se densifient. Cela a certainement facilité la propagation des maladies infectieuses. De telles maladies, comme les changements d’alimentation, vont à leur tour modifier les profils génétiques des populations humaines.

Mais après trois cent mille ans d’histoire d’Homo sapiens, que représente une nouvelle infection virale?

Ce qui change, aujourd’hui, c’est bien évidemment l’efficacité de la médecine. On connaît les hécatombes de ces derniers siècles, la peste, la malaria, puis le sida, Ebola et Zika. Face à ces épidémies, l’apport de la médecine est crucial. Pourtant, ce n’est pas une exclusivité de notre époque. Une médecine, certes rudimentaire, existe depuis très longtemps. Récemment, des paléontologues ont pu identifier des résidus fossilisés de végétaux aux propriétés anti-inflammatoires, antalgiques ou antibiotiques dans le tartre dentaire de Néandertal. Ces cousins d’Homo sapiens, qui vivaient il y a des dizaines de milliers d’années, utilisaient déjà des plantes médicinales pour soigner ou soulager leurs maux.

Au XXIe siècle, toutes les populations ont-elles le même bagage immunitaire?

Le même, non. Mais d’une grande efficacité, oui. Si vous avez dans vos gènes un variant peu efficace face à un nouveau pathogène, il est fort probable que vous en ayez un autre qui puisse prendre le relais. C’est encore plus vrai à l’échelle d’une population. C’est cette diversité et l’aspect de notre système de défense qui le rend efficace, car flexible.

Quelles sont les populations actuelles les plus à risque?

Celles dont le système immunitaire serait le moins diversifié. Certaines petites populations, insulaires par exemple, pourraient souffrir d’un manque de diversité génétique. Mais, fort heureusement, l’existence de nombreux gènes HLA et l’association des variants de ces gènes permettraient d’atteindre un seuil minimal pour assurer une défense suffisante.

Notre humanité a donc largement de quoi se défendre contre le nouveau coronavirus?

En principe, oui. Mais il n’y a pas que les facteurs génétiques en cause. Dans le cas de la pandémie de Covid-19, il faut compter également avec la vulnérabilité liée par exemple à l’âge. Plus généralement, l’environnement comme le rythme de vie ou l’alimentation notamment peuvent agir directement sur l’expression de nos gènes, ce qui pourrait aussi contribuer à une plus ou moins grande immunité.

Quelles sont, pour l’immunogénéticien, les caractéristiques du nouveau coronavirus, le SARS-CoV-2?

Son infectiosité et sa contagiosité, accélérée par le nombre et la mobilité des personnes. Trouver un vaccin permettrait de freiner la mortalité et renforcer l’immunité des populations futures. Sans compter que d’autres maladies persistent. En 2015, selon l’OMS, on comptait 257 millions de personnes atteintes de l’hépatite B chronique. En 2018, les cas de malaria s’élevaient à 228 millions, dont 85% en Afrique subsaharienne et en Inde. Il ne faudrait pas non plus les oublier.

Cet article a été automatiquement importé de notre ancien système de gestion de contenu vers notre nouveau site web. Il est possible qu'il comporte quelques erreurs de mise en page. Veuillez-nous signaler toute erreur à community-feedback@tamedia.ch. Nous vous remercions de votre compréhension et votre collaboration.