Comment les méduses colonisent les océans

Science L’animal prolifère dans les mers du globe. Les baigneurs sont les premiers à s’en plaindre, mais les humains sont surtout les principaux responsables du phénomène.

Un groupe de méduses lunes («Aurelia aurita»). Image: KEYSTONE/GUIDO GAUTSCH

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Le fléau porte un nom peu ragoûtant: «la gélification des océans». C’est ainsi qu’on appelle, dans sa forme paroxystique, la prolifération des méduses, jusqu’à transformer certains espaces marins en une soupe gélatineuse. Ce phénomène va-t-il gagner l’ensemble des océans? On n’en est pas là, mais une prolifération de méduses s’observe dans les mers du globe depuis les années 80. Alors que l’on parlait autrefois «d’année à méduses» au sujet de rivages infestés, le phénomène d’invasion semble devenir chronique. La situation met sérieusement en alerte la communauté scientifique depuis une dizaine d’années, et, pour le commun des humains, c’est évidemment à l’heure de la détente estivale, à la plage, qu’il se remarque le plus.

Cet été encore, donc, ces bêtes aussi belles que peu engageantes se font voir en nombre sur les littoraux européens. En France, depuis le début du mois de juillet, les alertes se multiplient sur la côte méditerranéenne. Portées par les courants, les voici apparaître en abondance, à épisodes réguliers, dans le Var et les Bouches-du-Rhône, mais aussi en Corse. Le phénomène est si récurrent que les méduses ont désormais leur drapeau (orange), tandis que certaines stations tentent tant bien que mal de rassurer les baigneurs avec des filets antiméduses, dispositif dont le rapport coût-efficacité ne convainc guère. Tout comme les bulletins d’alerte, façon «bulletin météo», d’ailleurs: les communes n’ont pas envie de financer de tels dispositifs, plus enclins à faire fuir le touriste qu’à neutraliser ces animaux flasques…

En Espagne, à la mi-juillet, l’Institut des sciences de la mer, basé à Barcelone, avertissait lui aussi d’une présence particulièrement importante de différents types de méduses et a décidé de mettre à la disposition du public un guide pour lui apprendre les bons gestes en cas de piqûre (lire encadré), mais aussi à reconnaître les différentes espèces. Car si les plus communes en Méditerranée sont la méduse lune (Aurelia aurita) et le piqueur mauve – aussi appelé méduse pélagique (Pelagia noctiluca) –, des espèces peu habituelles sous nos latitudes commencent à faire leur apparition. Mieux vaut savoir à qui l’on a affaire. D’autant qu’une autre bête urticante a envahi les côtes andalouses au début de l’été: la galère portugaise ou la vessie de mer (Physalia physalis). Ce n’est une méduse, mais un siphonophore marin, normalement plus habitué aux mers tropicales. Or ses piqûres sont particulièrement douloureuses.

Le nord de l’Europe n’est pas épargné. En Belgique, c’est la méduse boussole ou rayonnée (Chrysaora hysoscella) qui crée des soucis aux vacanciers.

Résistantes à tout

Il va falloir s’y faire: les rencontres entre les estivants et les cracheuses de venin vont devenir de plus en plus fréquentes, et c’est en grande partie la faute des humains. «Les méduses sont les révélateurs de nos excès», écrivent Robert Calcagno, directeur de l’Institut océanographique de Monaco, et Jacqueline Goy, scientifique attachée à ce même institut (lire son interview) , et coauteurs de «Méduses à la conquête des océans», Éd. du Rocher, 2014).

Les scientifiques le soulignent: la surpêche fait figure de facteur numéro un pour expliquer la prolifération des bestioles. Non seulement la surpêche élimine les principaux prédateurs des méduses (les thons, les tortues, les poissons-lunes, et une centaine d’autres poissons), mais aussi les espèces (sardines, harengs) en concurrence pour la même nourriture, à savoir le zooplancton.

Les méduses se portent d’autant mieux qu’elles résistent à tout, contrairement aux poissons: à la diminution de l’oxygène dans les océans, au déversage d’engrais, à la pollution au plastique, autre grand fléau des mers. Pire, la pollution au plastique tue non seulement les prédateurs et concurrents des méduses, mais en plus, pourraient représenter un allié direct: une hypothèse scientifique stipule que les déchets plastiques servent de support aux polypes (le stade fixé des cnidaires avant qu’ils ne deviennent méduses) pour se transformer, se déplacer et donc proliférer. Ces animaux, enfin, semblent bien moins exposés que d’autres espèces au réchauffement climatique.

Le phénomène redouté de basculement de l’écosystème, où les méduses remplacent les poissons, s’est déjà observé dans certaines régions du globe, comme en mer Noire et au large de la Namibie. Or ce fléau gélatineux pourrait se reproduire ailleurs, prédisent Robert Calgagno et Jacqueline Goy. Car l’être humain continue d’étendre ses activités en mer, dont chacune profite à la méduse. Surpêche, mais aussi plateformes offshore, fermes aquacoles, trafic maritime, dont profitent les polypes pour se développer et se transporter. C’est ainsi que leur territoire se mondialise, des espèces invasives colonisant de nouvelles mers. Bref, la méduse, qui dominait déjà les mers bien avant l’apparition des poissons, pourrait bien redevenir au cours de ce siècle la maîtresse absolue des océans.

L’humain cherche bien des solutions pour diminuer leur nombre, mais elles ne sont guère convaincantes à ce stade. On passera sur cette invention sud-coréenne d’un robot découpeur de méduses qui n’a servi qu’à transformer l’eau où on l’a testé en une mer urticante! Reste l’idée de tirer profit de la bestiole. En la pêchant pour mieux la manger (certaines espèces se consomment en Chine et au Japon), pour exploiter ses éventuelles vertus médicinales (la recherche n’est pas très avancée) ou ses propriétés biolumineuses. Dans l’immédiat, la communauté scientifique invite surtout le monde à stopper au plus vite la maltraitance des mers.

Créé: 14.09.2019, 12h53

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Les bons gestes

Au contact de ses filaments, une piqûre de méduse provoque d’abord une sensation de décharge électrique, puis d’intense brûlure. Le premier geste à faire est de rincer la plaie à l’eau de mer (surtout pas à l’eau douce),
puis de continuer l’opération en mélangeant eau de mer et sable, en frottant très doucement pour ôter les derniers filaments. Une fois ces premiers soins prodigués, une pommade antihistaminique peut apporter du soulagement. Il faut consulter un médecin si une fièvre apparaît et persiste. C.M.

Le saviez-vous?

• Apparues il y a plus de 600 millions d’années, les méduses comptent aujourd’hui environ un millier d’espèces. Mais de ces êtres pourtant si vieux, on ne sait que bien peu de chose. Et pour cause: 75% des méduses sont invisibles à l’œil nu. Et le cycle de vie n’est connu que chez 20% des espèces.

• Ces êtres ont une capacité d’adaptation exceptionnelle à leur environnement. Ils composent avec une diversité de forme d’existence, fixées (polype) ou libres (méduse), et de reproduction, qui peut être sexuée ou asexuée, par clonage ou bouturage. Une capacité d’adaptation qui compense leur fragilité.

• La diversité des méduses, au niveau de leur forme (ronde, cubique, plate), leur couleur et leur taille notamment, semble sans limites. Certaines peuvent mesurer quelques millimètres, d’autres, comme la Cyanea capillata, présenter un diamètre de 2 mètres. Leur pouvoir urticant varie beaucoup, d’inoffensif à mortel pour certaines cuboméduses vivant en Australie et en Asie du Sud-Est.

• Leur habitat est varié. Selon les espèces, elles vivent dans les mers chaudes ou les mers froides, à la surface ou par 7000 mètres de fond.

• Les méduses ne choisissent pas leur nourriture, elles pêchent à l’aveugle, en déployant leurs tentacules. Carnivores, elles se nourrissent surtout de crustacés, mais aussi des œufs et alevins de poisson (sardines, harengs, anchois), avalant ainsi la progéniture de leurs propres prédateurs. Une spécificité qui renforce encore leur potentielle suprématie dans les océans.
C.M.

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