Pourquoi la science donne de faux espoirs

Sciences et découvertesDes chercheurs aux journalistes, la science promet toujours davantage. Au risque de lasser?

Annoncée comme le Graal de la médecine dans les années 2000, la thérapie génique a, jusqu’à présent, soigné plus de souris que d’hommes.

Annoncée comme le Graal de la médecine dans les années 2000, la thérapie génique a, jusqu’à présent, soigné plus de souris que d’hommes. Image: Getty Images

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La nouvelle a fait grand bruit. Mardi 28 février, un groupe de chercheurs du laboratoire Biosantech a annoncé à avoir franchi «une étape décisive» dans l’élaboration d’un vaccin contre le VIH. Il n’en fallait pas plus pour enflammer la presse: «Vaccin, contre le sida: un nouvel espoir», titre Le Point, alors que Les Inrocks estiment qu’un «vaccin contre le sida [est] sur le point de voir le jour». Mais doit-on croire à cette réjouissante perspective? «L’histoire des sciences est jalonnée de belles promesses et d’utopies, qui n’engagent que ceux qui les croient, rappelle le sociologue Alain Kaufmann, responsable de l’interface sciences - société à l’UNIL*. Il faudrait se souvenir des précédentes, afin de garder les pieds sur terre.»

Utopie technoscientifique

L’arrivée imminente d’un vaccin contre le VIH, par exemple, est annoncée chaque année depuis trente ans, au désespoir des patients toujours déçus. Derrière les déclarations de Biosantech, il y a – bien entendu – une étude scientifique, parue en avril 2016 dans la revue Retrovirology. Mais ces travaux sont loin de justifier un emballement médiatique. Il ne s’agit que d’un essai clinique de phase I/II mené sur 46 patients. Et les résultats présentés sont sérieusement discutés. On est donc loin du médicament.

«Les journalistes ne devraient pas se contenter des communiqués de presse et des déclarations faites par les scientifiques qui ont mené les recherches. S’ils interrogeaient systématiquement d’autres experts, leurs papiers seraient certainement plus critiques, poursuit Alain Kaufmann. Mais nous aurions tort de jeter l’anathème sur les seuls médias: l’amplification des promesses commence avec les chercheurs eux-mêmes, qui ont tendance à exagérer la portée de leurs résultats.»

Le business de la promesse

La raison? Le fonctionnement même de la science. «La Suisse reste un îlot protégé, mais dès que nous devons demander un financement, il faut expliquer à quoi vont servir nos recherches, explique Denis Duboule, généticien à l’EPFL et à l’UNIGE. Même les bourses ERC – les plus prestigieuses en Europe – exigent désormais de préciser l’impact attendu des travaux. Cette vision très utilitariste de la science conduit à une inflation des promesses afin d’obtenir des financements. Les astrophysiciens, par exemple, expliquent sans cesse qu’ils vont trouver une vie extraterrestre. Ils vendent du rêve.»

Bref, pour obtenir des crédits, les scientifiques doivent promettre. «L’écosystème politico-scientifique fonctionne comme une bulle spéculative, poursuit Alain Kaufmann. Peu importe finalement que les objectifs soient réels ou imaginaires, l’important c’est de ramener de l’argent. Le domaine médical est particulièrement sensible à ce business de la promesse.» Comme à la Bourse, ce modèle fluctue au gré des tendances. Dans les années 1990, par exemple, l’Human Genome Project (HGP) espérait guérir toutes les pathologies grâce au séquençage du génome. Puis le soufflé est retombé faute de résultats concrets, et le HGP a été remplacé successivement par d’autres projets «prometteurs», comme les nanotechnologies, la thérapie génique, les cellules souches, les neurosciences… et aujourd’hui la médecine personnalisée. «Ces tendances sont de courte durée (cinq à dix ans), précise Alain Kaufmann, puis on passe à autre chose. En science, les promesses non tenues se retrouvent rarement devant le tribunal de la morale. Mais même si les objectifs annoncés ne sont pas tenus, les recherches conduisent à des découvertes inattendues et importantes.»

Dans les laboratoires, néanmoins, le malaise des chercheurs est palpable. Dans un article publié en mai 2016 dans la revue Science, cinq scientifiques actifs dans le domaine des cellules souches recommandent à leurs collègues d’arrêter de survendre leurs travaux. S’il est normal que des «spéculations optimistes» soient avancées pour obtenir des financements, il ne faut pas «exagérer», écrivent les auteurs, au risque de créer «un fossé» entre les attentes du public et l’état réel des connaissances.

L’effet boule de neige

Mais l’inflation de l’utopie scientifique n’est pas seulement l’œuvre des chercheurs. En 2014, une équipe de Cardiff a passé au crible près de 500 communiqués de presse médicaux, émanant de 20 universités britanniques. Les résultats, publiés dans le British Medical Journal, montrent que 40% des communiqués contiennent des exagérations, par rapport aux publications scientifiques dont ils sont issus – exagérations qui se retrouvent quasi systématiquement dans les médias grand public. C’est l’effet boule de neige: des promesses prématurées émises par des chercheurs sont survendues dans les communiqués de presse, puis repris par les médias et les réseaux sociaux, qui en exagèrent encore la portée.

Un processus qui ne choque pas Denis Duboule: «Les chercheurs ne sont pas des marchands de tapis, mais en même temps la vulgarisation implique une part de mensonge. Il faut raconter une belle histoire aux gens pour les intéresser. Si à chaque fois on dit «oui, bon, mais en fait ce n’est pas si simple», ça ne marche pas. Nous sommes obligés de simplifier. Après, il faut que cela soit légitime, que les travaux en question en valent la peine. Le problème, c’est que 50% des recherches publiées ne présentent aucun intérêt.» Un avis nuancé par Didier Raboud, secrétaire adjoint de l’UNIGE en charge de la communication: «Beaucoup de sujets font rêver, naturellement. Il n’y a nul besoin, par exemple, d’exagérer sur les exoplanètes, qui passionnent le public. Pour les autres sujets, nous ne voulons pas survendre nos travaux et nous ne le ferons pas. Ce serait extrêmement dangereux.»

Alors d’où vient cette impression que la science n’est qu’une succession de «découvertes prometteuses» sans lendemain? «Le temps médiatique nous impose, presque contre notre volonté, de communiquer essentiellement autour des résultats afin d’intéresser les journalistes, répond Didier Raboud. Mais nous souhaitons également expliquer que la science est une remise en cause permanente, qu’une donnée obtenue aujourd’hui sera peut-être infirmée ou complétée demain. Pour cela nous avons d’autres moyens que les médias traditionnels, comme notre propre journal (Campus), les conférences que nous organisons, les expositions ou la Nuit des musées, à laquelle nous participons ce week-end.»

Vers une recherche participative

La communication est devenue primordiale pour les chercheurs et les laboratoires auxquels ils sont affiliés. En 1991, une étude parue dans le New England Journal of Medicine a en effet montré qu’une découverte rapportée dans les pages du Timesrecevait ensuite 72,8% de citations en plus dans la littérature scientifique. Or, les chercheurs sont évalués et financés en fonction de ces citations. En d’autres termes, plus un scientifique apparaît dans les médias, plus sa côte et son budget augmentent.

Par ailleurs, la communication sert également à justifier le coût des recherches. «La vulgarisation scientifique a toujours existé. Au XIXe siècle, les revues dédiées étaient ainsi extrêmement populaires, raconte le professeur Bruno J. Strasser, historien des sciences à l’UNIGE. Ce qui a radicalement changé, c’est la nature de ce qui est diffusé. Jusque dans les années 1990, les chercheurs se contentaient souvent de diffuser des connaissances scientifiques à un public jugé ignorant. Mais cette vision paternaliste a fini par lasser. En même temps, depuis le tournant des années 1980, sous Ronald Reagan/Margaret Thatcher, la science doit toujours davantage démontrer son utilité pour l’économie. Cela a conduit à une inflation des promesses.» En Suisse, ce changement a eu lieu en 1998 lorsque le peuple a été amené à se prononcer sur l’initiative sur le génie génétique. «Ce fut un tournant, reconnaît Didier Raboud. Nous avons alors compris que nous devions davantage nous adresser au public.»

Mais aujourd’hui, nous vivons peut-être le contrecoup: «Une partie de la population s’est lassée du discours axé uniquement sur les promesses, qui sont perçues comme de la publicité. Les conséquences sont dramatiques, avec une remise en cause de certains consensus scientifiques, comme la vaccination ou le réchauffement climatique, poursuit Bruno J. Strasser. Afin de lutter contre les fake news, il faut changer le modèle de communication. Les concepts de sciences citoyennes et de recherche participative pourraient amener une solution, en faisant découvrir au grand public la véritable pratique scientifique, dans toute sa complexité.»

* Coauteur du livre «Sciences et technologies émergentes: pourquoi tant de promesses?» publié aux Editions Hermann (2015).

(24 heures)

Créé: 21.05.2017, 11h13

Quand la communication prend le pas sur les résultats scientifiques, attention, danger!

Le 29 novembre 2010, l’agence spatiale américaine annonce la tenue d’une conférence de presse le 2 décembre, afin de présenter «une découverte en astrobiologie qui aura un impact sur la recherche de preuves d’une vie extraterrestre». De quoi enflammer les médias. La NASA aurait-elle découvert des petits aliens? Las, il n’en est rien. Finalement, l’agence présente le jour J une bactérie exotique capable d’intégrer du cyanure à son métabolisme. Une nouveauté intéressante, d’ailleurs publiée dans la revue Science, mais qui n’a pas grand-chose à voir avec la vie extraterrestre. Le 20 septembre 2012, le Nouvel Obs frappe fort. «Exclusif: oui, les OGM sont des poisons», annonce l’hebdo en une. S’en suivent sept pages alarmistes sur la dangerosité du maïs OGM NK 603, qui provoquerait des tumeurs sur les rats, selon des travaux publiés dans la revue Food and Chemical Toxicology. Une enquête un peu survendue, sachant que l’étude en question a été menée sur des animaux (l’extension à l’homme est donc exagérée), qu’elle ne concerne qu’un seul OGM (l’extrapolation à l’ensemble des OGM n’est donc pas justifiée) et que la méthode utilisée s’avère discutable. Finalement, la direction de la revue décide de retirer l’article en 2013. Tout ça pour ça… Un milliard d’euros, ce n’est pas rien. Afin de décrocher un financement de l’Union européenne, les responsables du Human Brain Project (HBP) de l’EPFL ont joué sur l’espoir de guérir les maladies neurodégénératives comme Alzheimer ou Parkinson. Résultat: l’EPFL a décroché le jackpot et une grosse polémique. De nombreux chercheurs ont protesté contre cette campagne jugée abusive et trompeuse, l’HBP étant davantage un projet informatique que médical. BE.B.

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