Le Chablais entre fraude et pèlerinages médiévaux

Sauts de frontières (6/6)Les Chablaisiens se sont toujours joués de leurs confins.

Situé à 1921 mètres d’altitude, le col de Coux a vu défiler les contrebandiers et les pèlerins pendant des siècles.

Situé à 1921 mètres d’altitude, le col de Coux a vu défiler les contrebandiers et les pèlerins pendant des siècles. Image: Chloé Banerjee-Din

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Ligne de partage ou lieu de passage? La crête qui sépare aujourd’hui le Chablais suisse de son frère savoyard a toujours été un peu des deux. Géologique avant d’être politique, cette démarcation percée de cols a été franchie sans relâche par les habitants des vallées alentour et bien au-delà.

Pour les randonneurs d’aujourd’hui, passer la frontière française entre Champéry et Morzine représente déjà une sérieuse balade – sept heures de marche tout de même. Mais qu’ils pensent aux pèlerins qui, dès le Moyen Age, allaient à pied de Sion à l’abbaye de Saint-Jean-d’Aulps, dont les ruines se trouvent aujourd’hui en Haute-Savoie. Eux aussi devaient passer par le col de Cou, mais c’était sans se douter qu’un jour, une douane se dresserait à cet endroit. «A cette époque, il n’y avait pas de frontière au sens que l’on connaît aujourd’hui», explique l’historien Arnaud Delerce.

Si on venait d’aussi loin, c’était pour les miracles de saint Guérin, dont les reliques avaient le pouvoir de guérir le bétail malade. C’est ce qui expliquerait l’extraordinaire popularité de ce pèlerinage auprès des paysans: «Autrement, on n’aurait pas construit une abbaye au programme architectural aussi développé dans un endroit pareil», avance Arnaud Delerce.

Mais quel rapport entre Sion et un monastère perdu au fin fond du Chablais? Si le moine Guérin a choisi les montagnes savoyardes au XIe siècle, c’était pour y fonder une communauté coupée du monde. Et pourtant, sa retraite n’a pas duré. A peine avait-il pris les rênes de son monastère qu’il était expédié à Sion pour en devenir l’évêque. Arnaud Delerce croit y déceler la main de Bernard de Clairvaux. Devenu abbé, Guérin a eu beau rejoindre l’ordre cistercien cher à saint Bernard, il n’y aurait pas mis assez de conviction. Après s’être fait un nom à Sion, il n’en est pas moins venu mourir à Saint-Jean-d’Aulps, suivi de peu par les pèlerins sédunois qui ont commencé à affluer dès le XIIIe siècle.

Derniers pèlerins

Même si elle a été en partie détruite en 1823, l’abbaye de Saint-Jean-d’Aulps, consacrée en 1212, a traversé les âges, et ses ruines raviront les amateurs de vieilles pierres. Mais elle n’est pas la seule à avoir eu la vie longue: le pèlerinage aussi. Le dernier grand rassemblement autour des reliques miraculeuses date de 1938 et a attiré des milliers de personnes. Depuis, la ferveur s’est quelque peu essoufflée, mais Arnaud Delerce, qui est chargé de la médiation culturelle à l’abbaye, voit encore arriver chaque année «un ou deux cars de Valaisans» autour du 28 août, pour la Saint-Guérin.

On le sent quand on visite le Chablais savoyard: non seulement le Chablais suisse est tout près, mais surtout, il n’a pas toujours été «un autre pays». Les contrebandiers en savent quelque chose, eux qui se sont joués des douanes chaque fois qu’elles ont fait leur apparition dans la région. La première fois, c’était au XVIIIe siècle, lorsque le roi de Piémont-Sardaigne a fixé les limites de son domaine afin d’y taxer le sel. Les Savoyards se sont tournés vers le Valais pour s’approvisionner en «or blanc». «C’est à cette époque que la contrebande a commencé à s’organiser par ici», commente Jérôme Phalippou. Il fallait bien ce douanier «repenti» pour s’intéresser aux exploits des contrebandiers du cru. A Châtel, il a transformé la dernière douane française de la région, fermée en 2009, en un musée dédié à leurs chassés-croisés avec les gabelous. Il explique que, dans le Chablais, la contrebande a connu deux époques: «Au XVIIIe siècle, c’était vraiment de la fraude de subsistance, mais au XIXe et au XXe, c’était le plaisir d’arnaquer le douanier! Quand on parle de ce temps-là avec des anciens, ils ont les yeux qui pétillent.»

Cette contrebande bon enfant a eu son âge d’or entre les années 1920 et 1950, lorsque les postes de douane ont été renforcés le long de la frontière. Par la multitude de cols de la région, on faisait passer des denrées qui s’achetaient bien moins cher en Suisse: café, chocolat, tabac, sucre. Et, pour cela, Français et Helvètes œuvraient main dans la main.

D’une vallée à l’autre, tout le monde se connaissait trop bien, depuis trop longtemps, frontière ou pas! De nuit, les contrebandiers des deux bords se fixaient donc rendez-vous sur les cols afin de se passer la marchandise. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que l’attrait de la contrebande s’est tari. Le développement des sports de montagne n’y serait pas pour rien: «On s’est mis à chausser ses skis et à passer les cols pour encadrer les touristes plutôt que pour convoyer des denrées en fraude», ironise Jérôme Phalippou. (24 heures)

Créé: 11.07.2015, 15h42

A pied ou en voiture

A pied Pour les randonneurs, la région offre autant de balades sur les traces des contrebandiers qu’il y a de cols. L’un de ces itinéraires, qui se confond avec celui des pèlerins de saint Guérin, passe par le col de Cou. De Champéry (CH) à Morzine (F), la randonnée peut se faire en deux jours sur une distance d’un peu plus de 20 km.

En voiture Pour tout connaître de l’histoire de la contrebande dans le Chablais, une visite s’impose au Musée La Vieille Douane, à Châtel (F). On y arrive en quittant la vallée du Rhône à Monthey, puis en passant la frontière après Morgins. On rejoindra ensuite Saint-Jean-d’Aulps et sa magnifique abbaye en passant par le col du Corbier et le village d’Abondance, dont le cloître et les fresques du XVe siècle valent eux aussi largement
le détour.

Infos

Abbaye d’Aulps abbayedaulps.fr
Musée de la Vieille Douane www.chatel.com

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