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Exotisme vaudois (21/41)Serti de sept perles, le Léman est (presque) aussi exotique que les Caraïbes

À découvrir depuis les rives ou en voguant sur les eaux, les sept îles du lac recèlent une pléiade d’histoires. Si certaines se laissent arpenter, d’autres conservent leurs secrets.

Au large de Villeneuve, l’île de Peilz, coiffée d’un unique platane, est difficile d’accès.
Au large de Villeneuve, l’île de Peilz, coiffée d’un unique platane, est difficile d’accès.
Chantal Dervey

Les Caraïbes n’ont qu’à bien se tenir. Nul besoin de survoler le Triangle des Bermudes, cet été nous vous emmenons à la découverte des sept perles qui sertissent le Léman. Disséminées de Genève au large de Villeneuve, ces îles recèlent des histoires, voire des légendes parfois rocambolesques. Les unes abritent une bâtisse, les autres sont toutes vouées à la nature. Certaines se laissent volontiers accoster, d’autres conservent leur part de mystère. Leur découverte, in situ ou depuis les berges, invite à un voyage dans le temps, une contemplation de la nature, un plongeon dans l’imaginaire. Embarquons!

Yannick Michel

La plus célèbre de nos sept pépites décroche la palme du lieu historique le plus visité du pays. Chaque année, plus de 400’000 touristes convergent du monde entier pour l’arpenter. Vous avez trouvé? Oui, c’est bien sur une île que se dresse le majestueux château de Chillon, érigé au XIIe siècle par la Maison de Savoie. Ses murs massifs, percés de meurtrières, épousent les contours d’une île ovale rocheuse. Séparée de la terre ferme par ses fossés remplis d’eau, semblant flotter sur le lac, la forteresse inspira Rousseau, Flaubert, Hugo ou Dumas. Lord Byron le rendit célèbre dans son poème «Le prisonnier de Chillon» (1816), inspiré de l’histoire de François Bonivard qui y fut enfermé de 1530 à 1536.

Site historique le plus visité de Suisse, le château de Chillon a été érigé sur une île.
Site historique le plus visité de Suisse, le château de Chillon a été érigé sur une île.
Jean-Paul Guinnard

Tragique noyade

Décidément, Lord Byron semble s’être laissé séduire par les joyaux lémaniques. Toujours dans «Le prisonnier de Chillon», François Bonivard observe une terre au large, trompant l’ennui depuis la lucarne de sa geôle: «Vis-à-vis de moi, il y avait une petite île qui semblait me sourire; la seule que je pusse voir; une petite île verte; à peine me paraissait-elle plus grande que ma prison. Mais il y croissait trois arbres; la brise des montagnes y soufflait; les ondes se brisaient doucement sur son rivage, et elle était émaillée d’une multitude de fleurs.» Le poète romantique s’est laissé guider par sa fantaisie puisque l’île de Peilz n’était sans doute qu’un rocher à l’époque où vécut Bonivard.

«Vis-à-vis de moi, il y avait une petite île qui semblait me sourire; la seule que je pusse voir; une petite île verte; à peine me paraissait-elle plus grande que ma prison»

François Bonivard, dans «Le prisonnier de Chillon» de Lord Byron

Coiffé d’un platane, ce joyau lacustre situé au large de Villeneuve est l’unique île naturelle du Léman. Entourée de rochers, elle ne se laisse gagner que par les plaisanciers expérimentés. C’est peut-être mieux ainsi. Auréolé de mystère, l’îlot garde jalousement le secret de ses deux légendes, dont la genèse est inconnue. La première histoire est tragique. Au XIXe siècle, une fiancée anglaise aurait vu son promis se noyer dans le lac alors qu’ils se promenaient sur une barque près de Villeneuve. Éperdue de chagrin, elle aurait fait ériger l’île en souvenir de son amour perdu. La seconde fable est des plus piquantes. La reine Victoria aurait reçu cette miette de territoire en cadeau alors qu’elle était en vacances en Suisse. De retour en Angleterre, elle aurait découvert le montant des impôts fonciers qu’on lui réclamait et aurait, furibarde, rendu ce présent empoisonné. Savoureux!

L’île de Salagnon, privée, ne peut être visitée.
L’île de Salagnon, privée, ne peut être visitée.
Chantal Dervey

À quelques encablures de Chillon et de Peilz se trouve une île moins fameuse mais son histoire est fastueuse. Située devant le port du Basset, à Clarens, l’île de Salagnon fut aménagée à la fin du XIXe siècle par l’ingénieur Joseph d’Allinges, qui la baptisa Salagnon en référence à l’époque où le sel de Bourgogne était dédouané à Clarens. Au tournant du siècle, le peintre français Théobald Chatran racheta les lieux et y fit ériger une villa de style florentin où il donna des fêtes somptueuses. Les propriétaires actuels, Ernst Pflüger et sa sœur Erna-Verena Yoshitori-Pflüger, y ont grandi et y passent désormais l’été en villégiature. Quant à nous, nous devrons nous contenter d’admirer ce petit coin de paradis depuis la rive.

Escale prisée des oiseaux

Quittons maintenant cette partie du lac pour poursuivre nos pérégrinations plus à l’ouest. Escale prisée de nombreuses espèces migratrices, l’île aux oiseaux de Préverenges a été créée en 2001 pour offrir un lieu de repos aux échassiers, sternes ou goélands. Pas question, donc, d’y poser un pied. Mais les amateurs et ornithologues scrutent le passage de ces milliers de voyageurs ailés avec leurs jumelles depuis la rive. Comment s’y rendre? «Du centre du village de Renges, rejoindre la forêt longeant la Venoge par le chemin de Denges», indique Pro Natura.

À Rolle, l’île de la Harpe était prisée des étudiants de la Société des Belles-Lettres.
À Rolle, l’île de la Harpe était prisée des étudiants de la Société des Belles-Lettres.
Alain Rouèche

Avec son nom mélodieux, l’île de la Harpe est la plus grande de nos sept perles. «Elle a été érigée par un groupe de commerçants locaux, en 1835, afin de protéger le port de Rolle», nous apprend l’Association pour la sauvegarde du Léman. Elle tient son nom de Frédéric César de La Harpe, enfant de Rolle précepteur du tsar Alexandre Ier et surtout figure de la révolution vaudoise de 1798. On peut se rendre à la nage (pour les plus sportifs), en pédalo ou en barque sur cette île qui, au XIXe siècle, était prisée des étudiants de la Société des Belles-Lettres.

Passons en coup de vent sur la toute petite île (artificielle) de Choisi, rattachée au domaine éponyme à Bursinel, et quittons les terres vaudoises pour Genève, où nous attend l’île Rousseau, ultime étape de notre périple. Chargée d’histoire, l’île fut créée en 1585 dans un but défensif, puis transformée en parc dédié à l’auteur des «Confessions». Son pavillon buvette et son parc aux oiseaux invitent à la rêverie sur les traces du plus célèbre des promeneurs solitaires.