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Le pape, Bach, Nina et l’art de la fugue

Il n’y a parfois rien de plus parlant que lorsque des créateurs s’emparent d’une part de réalité pour nourrir leurs fictions. Prenons «L’art de la fugue», chef-d’œuvre inachevé de Jean-Sébastien Bach. On le retrouve en toutes lettres dans deux livres assez fort. Dans «Le lambeau», Philippe Lançon, victime des attentats de «Charlie Hebdo», raconte comment il écoute la version de la pianiste Zhu Xiao-Mei avant de passer à de multiples reprises sur la table d’opération pour réparer sa mâchoire fracassée par les balles de terroristes.

«L’art de la fugue», c’était aussi Eunice Waymon, future Nina Simone, racontée dans une belle biographie de David Brun-Lambert. Ce morceau, à 10 ans et en robe blanche, elle était sur le point de l’interpréter sur scène quand elle a remarqué que deux spectateurs blancs demandaient à ses parents de céder leur place. En 1943, dans l’Hôtel de Ville d’une petite bourgade de Caroline du Nord, Eunice s’est levée et a dit qu’elle ne jouerait pas à moins que ses parents ne puissent garder leur place. On le sait, ségrégation oblige, elle ne fera pas la carrière classique dont elle rêvait. Ou dont on rêvait pour elle.

«La même lâcheté qui semble guider le pape François qui, sur le sujet, se gargarise de beaux discours sans jamais les mettre en pratique»

C’est justement sur les mêmes routes sudistes de la même ségrégation que Don Shirley, seul Noir à avoir pu suivre des cours au Conservatoire de Leningrad, va jouer. Notamment ces mêmes fughettas qu’il aime tant. Pour confronter son toucher hallucinant et hypnotique, alors que rien ne l’y oblige, à un public blanc. Un public blanc qui veut bien de son génie derrière un piano mais pas de sa couleur de peau dans ses hôtels, ses restaurants, ses toilettes. C’était il y a à peine 60 ans et c’est au cinéma aujourd’hui («Green Book»).

«L’art de la fugue» devient aussi l’art de la fuite. Et c’est aujourd’hui que ça se passe. Et là, réalité et fiction s’entrechoquent dans un furieux fracas. «Grâce à Dieu» est un film essentiel et dépouillé de François Ozon sur la lâcheté d’un cardinal au moment de sanctionner un prêtre pédophile récidiviste. La même lâcheté qui semble guider le pape François qui, sur le sujet, se gargarise de beaux discours sans jamais les mettre en pratique. Les mots, même prononcés par un saint homme, ne valent que s’ils sont suivis d’actes forts, puissants, respectueux, réconciliateurs. Merci aux artistes donc de nous rappeler aussi ces paradoxes.

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