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Ramuz et le bras cassé du patrimoine vaudois

Ceux qui pensent que le rédacteur en chef de «24 heures» est un bras cassé ont raison. Physiquement du moins. De là à dire que j’écris avec les pieds, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas forcément. J’écris plutôt avec la voix. Un peu comme un petit patron de PME, à l’ancienne. Qui, le dictaphone à la main, mettait sur cassettes des lettres que sa secrétaire retranscrivait ensuite sur papier. Sauf que les prémices de l’intelligence artificielle me permettent de passer de l’oral à l’écrit sans intervention humaine.

Et sans clavier (ou presque). Cela donne «Enserrement» quand je dicte «Ansermoz» par exemple.

Dans une rédaction aussi bienveillante que la nôtre, la majorité a posé la question de circonstance: «Tu t’es fait ça au ski?» Et puis, il y a eu Michel Audétat. La mémoire littéraire vous sort le bouquin parfait. «Une main», de Ramuz, raconte comment l’écrivain se brise l’humérus gauche - moi c’est le radius, du même côté - en allant acheter ses Gauloises et en glissant sur une plaque de glace: «Les deux pieds me manquent, à la fois.» Pour moi qui en était resté à «Derborence» et à «La grande peur dans la montagne», c’est une (re-)révélation.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’écrivain le vit mal. Au début en tout cas. D’abord, parce que l’appareillage nécessaire à sa rééducation est pour le moins encombrant. On voit d’ailleurs dans l’édition de poche de Zoé une illustration de Géa Augsbourg faisant de cette main un immense appendice que Ramuz ausculte à la loupe: 50 kg d’aluminium en traction pour «annuler les effets de la distraction initiale». L’organe est «embandé [...] c’est quelque chose comme une rage de dent qui aurait changé de place». Métaphore maxillaire encore quand il raconte «se servir de ses dents» pour s’habiller comme les perruches se déplacent avec le bec dans leur cage.

«La peur du ton faux me raidit», poursuit-il, se trouvant «capable de rien, désireux de tout. [...] Mais nous ne marchons pas moins sur deux pieds et un pied ne nous sert à rien, nous écrivons sans nous douter avec deux mains et avec les deux mains: il faut pour le savoir n’en avoir qu’une.»

«La Muette» est là, elle aussi: «Il n’a qu’une quinzaine de marches, mais chacune à sa personnalité [...] La maison est une vieille maison pleine de complications.» Dans son appartement: «alors tout à coup voilà que ces «mots», ce qui n’était plus que des mots: j’entends meubles, fauteuils, chaises, coussins, marches, portes, reprennent tout leur sens et redeviennent des présences, parce qu’avec chacune d’elles il faut chaque fois se mesurer. C’est amusant, mais fatigant.»

Voilà donc Ramuz qui fait une nouvelle d’un os brisé. Mais, nous, que fait-on de ce qui reste physiquement de Charles Ferdinand? Un micromusée à Pully qui laissera à peine la trace d’où il a vécu ses 17 dernières années. En l’espèce, on a géré ce patrimoine vaudois comme un manche.

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