Bobò s’en est allé

Carte blancheà Frédéric Maire, qui rend hommage au comédien italien sourd-muet et microcéphale Vincenzo Cannavacciuolo.

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Rien à voir avec les bourgeois bohèmes, ni avec le DJ Bobo alémanique. Non, Bobò, avec l’accent grave sur le dernier «o», était un acteur au destin exceptionnel, étrange sosie de Totò, voire même de Yasser Arafat (j’y reviendrai). De son vrai nom Vincenzo Cannavacciuolo, il est décédé le 1er février, à l’âge de 82 ans.

Né en 1936 à Villa di Briano dans la province de Caserte, en Campanie, il est interné à 13 ans dans l’asile psychiatrique de Santa Maria Maddalena à Aversa, à la demande de sa famille qui n’a pas les moyens de s’en occuper. Sourd-muet, microcéphale, Bobò n’est pourtant pas fou… Néanmoins, il restera ainsi quarante-sept ans enfermé dans cet enfer médical, analphabète mais toujours curieux de tout.

Ainsi, quand un jour le metteur en scène de théâtre, acteur et cinéaste ligurien Pippo Delbono organise un atelier de théâtre dans l’asile, Bobò participe avec entrain. Et c’est le coup de foudre. Delbono, artiste tourmenté, cabossé par la vie, rencontre avec Bobò un ami, un père, un fils, un double, une créature magique capable d’endosser tous les costumes et d’illuminer un spectacle par sa seule présence.

«Adopté» officiellement par Delbono, Bobò devient, à partir du spectacle «Barboni» (sans abri), en 1997, l’une des figures centrales de tous les spectacles de la compagnie, et participe également à tous les films que signe Delbono. Il foule avec bonheur – et un professionnalisme consommé – les planches du monde entier, y compris le Théâtre de Vidy avec «Vangelo» ou la Grange de Dorigny, traversant en souriant les tapis rouges ou bleus des plus grands festivals de théâtre et de cinéma, d’Avignon à Venise en passant par Locarno et, bien sûr, la Cinémathèque…

Grand collectionneur de ballons et de maillots de foot, Bobò aimait regarder des images, que ce soit à la télévision ou au cinéma. Il aimait faire des blagues et adorait se retrouver en compagnie des plus belles femmes du monde… Je me rappelle le voir esquisser un pas de deux avec la danseuse étoile de l’Opéra de Paris Marie-Agnès Gillot ou jouer au piano avec Marisa Berenson, la comédienne mythique de «Barry Lyndon». Toujours avec cette élégance détachée et ce sourire indéchiffrable à la Totò, justement. Dans «La visite», un moyen métrage tourné par Delbono dans le château et les jardins de Versailles, Bobò se promène en chaise roulante avec l’immense acteur à la barbe grise Michael Lonsdale: la rencontre entre deux sages qui philosophent sur le monde, l’un avec les mots, l’autre avec ses gestes et son regard.

À la manière des plus grands acteurs, dès qu’il revêtait un costume de scène, celui-ci semblait s’adapter à son corps, comme s’il l’avait toujours fait sien. En complet-veston blanc digne d’un nabab du cigare ou en robe de reine d’Angleterre, il avait même endossé un keffieh au moment de sa rencontre avec Yasser Arafat, lorsque la compagnie était allée jouer en Palestine. Comme le rappelle Pippo Delbono dans ses «Récits de juin», Bobò semblait plus être Arafat qu’Arafat lui-même. Au point que certains journaux italiens légendèrent la photo de cette curieuse rencontre, le lendemain: «Bobò nous sauvera-t-il de la guerre?»

Bobò a été inhumé dimanche dernier à Aversa, ville dont il avait été récemment fait citoyen honoraire (non sans quelques polémiques), comme une sorte de revanche à sa vie de prisonnier. Devenu moins une star qu’un fabuleux exemple de résilience, de courage et d’amour. Et avec Pippo Delbono, désormais, nous sommes nombreux à nous sentir orphelins. (24 Heures)

Créé: 09.02.2019, 08h08

Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse.

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