Des «églises nomades» devenues sédentaires

Carte blancheÀ Giulia Marino, à propos des méconnues «églises d'urgence» construites en Suisse dans les année 60-70.

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C’est connu: les années 1960 sont une phase cruciale pour le développement de la Suisse et son aménagement territorial. Croissance économique et croissance démographique vont de pair. Il faut loger rapidement beaucoup de monde, y compris une nouvelle population de familles étrangères, attirées par le dynamisme du marché du travail suisse. On construit alors des logements en grand nombre et très vite. La formule est celle des ensembles d’habitation, voire celle des «cités satellites». Mais la cité satellite ne doit pas devenir une cité-dortoir: on le sait très bien et on veille à compléter ces (petits) «grands ensembles» par les équipements nécessaires à la vie de leurs habitants.

La stratégie est gagnante et fera ses preuves, évitant l’effet de «ghetto» dû à une grande concentration de logements au milieu de nulle part, qui a posé et pose encore aujourd’hui tant de problèmes dans les périphéries européennes. On construit alors des écoles, des commerces, des centres de loisir. Des églises aussi. Oui, des églises, car la croissance démographique touche aussi l’extension des diocèses qui doivent faire face à une nouvelle population de fidèles qu’il faut accueillir et accompagner dans le processus d’intégration dans un esprit œcuménique.

Comme pour le logement, il faut se doter des moyens de construire rapidement et à moindres frais des lieux de culte qui puissent répondre dans l’urgence à cette demande pressante. Partout en Europe se multiplient les expériences d’églises provisoires et démontables, voire mobiles. Le célèbre constructeur Jean Prouvé, en 1961, s’attelle à la tâche, avec un projet d’église nomade en bois lamellé-collé, puis en métal.

En Suisse aussi, on s’y engage. Les églises de l’Action de Carême-Fastenopfer, l’œuvre d’entraide des catholiques en Suisse, sont en ce sens emblématiques. L’architecte zougois Hanns Anton Brütsch (1916-1997) met au point le prototype en 1966, dans un projet pilote d’«église d’urgence», clairement inspiré des églises de Prouvé: une succession de fermes en bois lamellé-collé qui dessinent une forme de «tente» tout à fait adaptée pour une église catholique. L’architecture est simple et efficace, afin de remédier à la faiblesse des moyens financiers disponibles; mais elle est aussi soignée, pour montrer que les «églises mobiles» s’inscrivent dans l’esprit de la tradition chrétienne la plus authentique. Un nombre impressionnant d’églises Fastenopfer verront alors le jour partout en Suisse, y compris en Romandie, à Vevey-Saint-Jean, Onex, Le Chenit, Bussigny.

Jamais démontées, les églises ont progressivement perdu leur caractère mobile, y compris au niveau du système constructif, qui évolue progressivement vers des réalisations en béton armé. Elles sont enrichies, au fil des années, par des œuvres d’art intégrées – par exemple, les beaux vitraux de l’artiste Yoki, incorporés dans les façades de l’église de Bussigny en 2008 – montrant un attachement certain des paroissiens.

Jean Prouvé, qui avait fait des notions de mobile et démontable son credo, dans un article paru en 1968 dans la revue «L’Art sacré», regrettera que ces «chapelles de secours» pensées pour être nomades soient pour finir sédentarisées, «tellement scellées au sol qu’elles ne sont plus mobiles». C’est le cas aussi des églises Fastenopfer. Mais peu importe que le principe du démontable n’ait pas été poussé jusqu’au bout. Ces «tentes bétonnées», qui ont marqué durablement le visage de la Suisse, sont les témoins d’une phase cruciale de son histoire.

Pas assez anciennes, humbles et fragiles, moins fréquentées qu’à l’origine, elles tombent dans l’oubli. Et c’est désolant, car elles méritent d’être redécouvertes et valorisées sans tarder.

Créé: 04.05.2019, 10h08

Giulia Marino, architecte et chercheuse EPFL.

Les églises Fastenopfer

Une page Wikipédia consacrées aux églises Action de Carême-Fastenopfer (en allemand seulement).

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