Ethnologie de la queue

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«Vacillant» n’a pas passé. Victimes, samedi dernier, du troisième attentat terroriste en dix jours, les Britanniques se sont réveillés le lendemain remontés à bloc contre un satan commun: le New York Times, qui avait eu l’outrecuidance de titrer en une que l’attaque avait endeuillé «un pays encore vacillant».

«Vacillant», ce n’est pas «à genoux». Mais l’idée qu’on les soupçonne de réagir aux tentatives de déstabilisation autrement que par un flegme intersidéral a indigné les sujets de Sa Majesté. Il y a eu les déclarations solennelles, comme celle de la reine bis, l’écrivaine J.K. Rowling: «Les brutes qui ont fauché des innocents adoreraient penser que le Royaume-Uni vacille, mais non. Ne confondez pas deuil et manque de courage.»

Et puis, il y a eu un bombardement d’humour à fragmentation (Twitter) contre ces ignorants d’Amerloques qui, décidément, ne comprennent rien aux Britiches. Sous le hashtag «ThingsThatLeaveBritainReeling» («Ce qui fait vaciller les Britanniques»), les internautes ont entrepris

«Je souris mais au fond je me découvre un brin Britannique. Rien ne m’agace davantage que les gens qui se sentent rebelles parce qu’ils me grillent la politesse dans une file d’attente»

de lister ce qui, vraiment, les met hors d’eux: de la mayonnaise sur les frites au thé réchauffé au micro-ondes, des deux jours consécutifs de soleil à la pénurie de biscuits, une grande variété de fléaux majeurs a été évoquée.

Mais une thématique domine nettement dans ces messages, c’est celle de la queue. Sont vilipendés «le gars qui se tient de manière ambiguë à l’arrière d’une queue sans y être vraiment», «les gens qui restent à gauche dans les escalators du métro», ceux qui, «au supermarché, prennent, avec leur chariot, la queue réservée aux paniers.» Et, en général, tous les abrutis qui ne respectent pas la «queue etiquette».

Je souris mais au fond, sur ce sujet, je me découvre un brin Britannique. Rien ne m’agace davantage que les gens qui se sentent rebelles parce qu’ils me grillent la politesse dans une file d’attente. Ou ceux qui bloquent le passage sur l’escalator quand j’ai un train à prendre.

Mais comment l’avouer? Chez nous, c’est culturellement très délicat. En clair: même si, sur l’escalator, je m’efforce de demander le plus aimablement possible à la personne devant moi de s’écarter, ce sera toujours elle qui sera du côté de la coolitude et moi du côté de l’asservissement à l’accélération déshumanisante de notre quotidien.

Je trouve ça profondément injuste. Une personne qui se tient à droite sur l’escalator pour permettre aux pressés de passer, c’est juste quelqu’un qui prend en compte les autres êtres humains autour d’elle. Elle fait preuve de civilité et la civilité, c’est tellement cool: c’est participatif, hiérarchiquement horizontal, et même super-bio puisque, à la différence de la discipline, ça permet une grande économie d’énergie punitive. Et puis, contrairement au «moi d’abord», la civilité permet de se sentir moins seul, donc moins fragile.

Est-ce cela qui aide les Britanniques, quand ça barde, à se serrer les coudes pour refuser à l’ennemi le spectacle de leur vacillement? En tout cas, je bois à leur santé, un bon thé pas réchauffé. (24 heures)

Créé: 09.06.2017, 18h35

Anna Lietti, chroniqueuse

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