Frères d’arme

Chronique: mon été à l'armée 2/7Notre journaliste Sami Zaïbi fait son école de recrues. Chaque semaine, il nous raconte les moments joyeux ou difficiles vécus sous les drapeaux.

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L’uniforme nous habille depuis deux semaines seulement, il semble pourtant collé à notre peau depuis deux ans. Surréaliste au début, le quotidien militaire s’intègre à une vitesse ahurissante. Entre recrues, on s’appelle par notre nom de famille, auquel on répond mécaniquement «Présent!» Même quand ce n’est pas ordonné, on se met instinctivement en «position de repos», mains jointes dans le dos.

Ce n’est plus la semaine, mais le week-end qui devient déstabilisant. Lors du dernier, un camarade de chambre s’est levé au milieu de la nuit, s’est assis et, quand sa copine lui a demandé ce qu’il faisait, il a répondu: «Je me prépare pour l’appel.» Certains sergents racontent donner des ordres pendant leur sommeil.

Le choc des premiers jours passé, les rituels façonnent la routine. Chaque matin, à 7 heures claironnantes, le brame du sergent-major chef retentit sur la place d’armes. Charcuterie déjà avalée, gerbes de barbe fauchées et uniforme enfilé, la compagnie se précipite, en colonne par quatre, par ordre de grandeur, et s’aligne devant le drapeau suisse. Tous en chœur, et en deux langues, on chante l’hymne national. Puis on court en arrière, à gauche et à droite, et le capitaine jette son béret au sol: c’est l’heure des pompes. Ensuite la journée peut commencer.

La mécanique des gestes drillés se lubrifie. Deux objets monopolisent notre temps et notre amour. D’une part, le Fass, notre arme personnelle, ou plutôt «notre femme», comme on nous l’a présentée, que l’on apprend à démonter, à lubrifier et à cadenasser devant la chambre, où elle passera le plus clair de son temps. Dès la seconde semaine, on tire à balles réelles, une particularité de l’armée suisse unique au monde.

D’autre part, les KS, nos massives chaussures de combat noires, seconde prunelle de nos yeux. Si le Fass est notre femme, les KS sont nos enfants. Chaque soir, alors qu’on pensait aller tranquillement dormir, il faut jeter ses dernières forces pour s’occuper d’elles, les brosser, les graisser, défaire et refaire les lacets. On passe plus de temps à nettoyer les KS que son corps.

À chaque nettoyage, un temps, souvent difficilement tenable, nous est imparti. Si l’on dépasse le chrono, même d’une seconde, le sergent jette son béret à terre, et vous connaissez la suite. À même le béton granuleux, on sue jusqu’à ce que les retardataires finissent le travail. À l’armée, c’est comme ça: quand un fait une connerie, c’est tout le monde qui ramasse.

A priori injustes, ces sanctions se révèlent magnifiques. Elles forgent ce que l’armée offre de plus beau: la camaraderie. Quand on se relève, haletant, les muscles tendus et les mains en champ de bataille, il n’y a aucun ressentiment envers le fautif. On sait que la prochaine erreur pourrait être à notre crédit. On est tous dans la même boue, même les gradés, qui courent quand on court, pompent quand on pompe, gainent quand on gaine. La section forme un tout organique, insécable.

Très vite, l’entraide devient indispensable à la survie. Aider les autres devient un réflexe. Pour chaque activité, ceux qui sont dans les temps aident les autres. L’autre jour, un camarade a annoncé avoir perdu une balle. «Faux, a répondu un sergent. Ce n’est pas vous, c’est la section.» On s’est tous mis à la chercher.

Nulle part ailleurs je me serais retrouvé à porter sur des kilomètres le paquetage d’une personne que je ne connaissais pas deux semaines plus tôt, qui ne parle pas la même langue que moi et avec qui je ne partage rien d’autre qu’une tenue de camouflage. C’est tout le paradoxe de l’armée: il n’est de milieu aussi inhumain et humain à la fois.

Créé: 15.07.2019, 16h15

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