L’abandon de Marrakech

Carte blancheà Vincent Baudriller, directeur du Théâtre de Vidy.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

En octobre, lors de ma précédente chronique, j’évoquais les démarches politiques et citoyennes qui demandaient au Conseil fédéral de donner le pavillon suisse à l’Aquarius, le bateau de SOS Méditerranée qui avait déjà secouru près de 30 000 réfugiés. Malheureusement, le 3 décembre, le Conseil fédéral a répondu négativement. Le 6 décembre, l’Aquarius a dû cesser sa mission humanitaire dans cette mer où l’on a compté 2269 morts ou disparus en 2018.

Dans le même temps, l’ambassadeur de Suisse aux Nations Unies à New York, M. Jürg Lauber, portait la tradition humanitaire et humaniste de son pays en participant activement à la conception du projet de «Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières» en vue de son adoption au Forum mondial de la migration à Marrakech. L’idée de ce pacte, juridiquement non contraignant, est d’améliorer les conditions de vie des migrantes et des migrants et d’éviter des situations de déstabilisation dans les pays hôtes. Il vise à rassembler les pays de départ, de transit et de destination de ces personnes autour d’une vision commune, et à encourager un renforcement de la coopération internationale. Il demande notamment aux États de porter secours à celles et ceux qui empruntent des itinéraires dangereux et de combattre toutes les formes de discrimination.

Mais, finalement, le 10 décembre, le Conseil fédéral n’envoie plus personne à Marrakech, où ce texte est adopté. Et le 19 décembre à l’ONU, la Suisse compte parmi les 12 abstentionnistes, avec notamment l’Autriche et l’Italie, alors que ce pacte est ratifié par 152 pays. Il est rejeté, sans grande surprise, par les gouvernements des États-Unis, de Hongrie, d’Israël, de Pologne et de la République tchèque, et sûrement bientôt par le nouveau président du Brésil.

«La Suisse s’est elle-même construite grâce à une forte immigration depuis le XXe siècle»

Il est regrettable d’observer le désengagement du pays d’Henri Dunant et hôte du CICR, face à ce mouvement migratoire international qui ne pourra que s’amplifier dans les décennies à venir vu les déséquilibres économiques et climatiques de notre monde. Cela est d’autant plus paradoxal que la Suisse s’est elle-même construite grâce à une forte immigration depuis le XXe siècle. Une grande partie de sa population actuelle provient de personnes arrivées depuis les années 50 pour répondre aux besoins de main-d’œuvre ou pour fuir des zones de conflits. Leur accueil dans la société helvétique ne s’est pas fait sans tensions, mais leurs enfants et petits-enfants, nés ici, sont généralement très bien intégrés et participent activement à la vitalité du pays.

En 2014, pour le 50e anniversaire du Théâtre Vidy-Lausanne, nous avions projeté dans le foyer du théâtre le film documentaire «La Suisse s’interroge» qu’Henry Brandt avait réalisé pour l’Exposition nationale de 1964. La deuxième partie du film s’intitulait «Problèmes» et dénonçait avec vigueur les conditions d’accueil réservées aux migrantes et migrants venus notamment d’Italie.

Dans ce même foyer du théâtre, tous les après-midi, depuis plus de dix ans, une quinzaine de copains à la retraite, d’origine italienne, se retrouvent pour jouer aux cartes. Jeunes, ils ont quitté leur pays dans les années 50 ou 60, et sont venus travailler à la construction de la Suisse moderne. Pour son prochain spectacle à Vidy, le metteur en scène lausannois Massimo Furlan, lui-même secondo (né en Suisse de parents italiens), invite trois d’entre eux à monter sur scène pour raconter des histoires de leur vie, d’un pays à l’autre.

Histoires qui pourraient donner espoir aux jeunes étrangères et étrangers qui arrivent ici aujourd’hui et, en rêvant un peu, convaincre notre pays d’adopter finalement ce Pacte de Marrakech. (24 heures)

Créé: 12.01.2019, 08h29

Vincent Baudriller, directeur du Théâtre de Vidy.

Articles en relation

Écoutons la Méditerranée

Carte blanche à Vincent Baudriller, directeur du Théâtre de Vidy. Plus...

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.