Le monde agricole vu de la métropole: attention au divorce!

L'invitéUn article récent du «Matin Dimanche» a suscité de violentes réactions du monde agricole contre la presse et les journalistes. Mais cette charge a un effet catastrophique pour la paysannerie suisse.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

En date du 30 juin passé, ce journal a publié un article intitulé «Des centaines d’éleveurs maltraitent leurs bêtes» relatant le nombre des infractions constatées dans les élevages suisses en 2018. Le journal était à peine livré dans les caissettes que la toile se déchaînait, prenant pour cible privilégiée la presse et les journalistes en général, ceux du «Matin Dimanche» en particulier, traités de tous les noms, tel porte-parole autoproclamé de la profession remettant en cause les informations publiées dans leur ensemble, tel autre ne demandant rien moins que la démission de la rédactrice en chef, tous s’offusquant de manière plus générale de ce qu’on puisse s’attaquer ainsi à la paysannerie suisse – comme si l’article, en soulevant une problématique précise et documentée, s’attaquait à l’ensemble de la profession. Le relais politique n’a pas tardé – dans le même ton, avec la même outrance, par exemple au Grand Conseil vaudois, ou par les sections vaudoises et fribourgeoises de l’UDC.

Disons-le tout net: l’effet de cette charge contre le porteur du message est catastrophique pour la paysannerie suisse. En faisant ainsi bloc autour de ses brebis galeuses, la profession tout entière donne l’image d’un secteur de droit divin, se plaçant au-dessus des lois, de tout soupçon, de toute critique, en étrillant au passage la liberté de la presse. En prenant, au nom de tout le secteur, la défense de comportements illégaux, le lobby agricole laisse accroire qu’il s’agit là de comportements normaux, habituels, qui sont le fait de toutes et tous dans la profession, traînant ainsi dans la boue l’immense majorité des agricultrices et agriculteurs qui font leur travail du mieux possible.

Surtout, c’est oublier un peu vite la place que joue l’agriculture dans le pays, le rapport qu’elle entretient avec le reste de la société. Longtemps activité principale de cette république paysanne qu’est la Suisse, récemment encore sacralisée sur l’autel de l’autosuffisance et du plan Wahlen, l’agriculture suisse dépend, plus que d’autres, d’un consensus politique autour de son rôle et de ses fonctions – elle a besoin de la bonne volonté du reste de la population à son égard, qui lui concède les coûteuses conditions cadres nécessaires à son maintien. Or, petit à petit, la majorité de la population se détache de ses racines agricoles: pour la première fois dans l’histoire du pays, la plupart des jeunes d'aujourd’hui n’ont plus de famille, de grands-parents, d’aïeux issus du monde paysan. Comme la profession ne peut plus autant qu’avant compter sur les liens familiaux, organiques, qu’entretenait la vaste majorité de la population suisse avec le monde rural, elle se doit, désormais, de plus en plus, de travailler son image.

Et c’est là que le bât blesse. En réagissant de manière aussi violente à un problème concernant la maltraitance animale, la profession risque justement de se mettre à dos une population qui lui est structurellement favorable: celle qui, plutôt opposée au libre-échange agricole et d’accord d’en payer le prix, valorise une agriculture locale, tendant vers l’autosuffisance, fournissant des produits de qualité, protégeant du mieux possible l’environnement… et traitant ses animaux de rente humainement. À six mois d’une votation couperet sur la qualité des eaux suisses, l’agriculture suisse aurait vraiment intérêt à se poser la question de l’image qu’elle a donnée d’elle-même ces dernières semaines dans la population des métropoles: elle ne peut certainement pas se payer le luxe d’un divorce.

En réagissant de manière aussi violente à un problème concernant la maltraitance animale, la profession risque de se mettre à dos une population qui lui est structurellement favorable

Créé: 14.07.2019, 14h53

Pierre Dessemontet, Géographe, député au Grand Conseil vaudois, vice-président du Parti socialiste vaudois.

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

La rédaction sur Twitter

Restez informé et soyez à jour. Suivez-nous sur le site de microblogage

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.