Novembre, entre Lausanne et Dakar

Carte blancheà Vincent Baudriller, à propos de prises de parole africaines.

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Depuis le début du mois novembre, on peut voir au Cinéma Bellevaux un film qui m’a marqué, «No Apologies». Ce documentaire, produit par les collectifs Kiboko et Zooscope, rend visible et permet d’entendre des personnes à qui l’on ne donne jamais la parole et qui décident de la prendre. Ebuka Anokwa, Aladin Dampha et Mamadou Bamba sont nés en Gambie, au Nigeria ou en Côte d’Ivoire, mais leur vie est aujour­d’hui ici, à Lausanne. Avec d’autres, en utilisant l’art du cinéma et de la poésie, ils parlent de leur quotidien d’hommes noirs en Suisse, de la vie dans les foyers ou la clandestinité, des stigmatisations de la population et de la police, de la vulnérabilité économique et sociale, et ils revendiquent surtout leur identité sans s’excuser de qui ils sont.

Début novembre à Dakar, avec leurs Ateliers de la pensée, deux philosophes, Achille Mbembe, né au Cameroun, et Felwine Sarr, né au Sénégal, prennent aussi la parole et la partagent avec un grand nombre de penseur·euse·s et d’artistes venu·e·s de tout le continent africain et d’ailleurs. Quatre jours pour réfléchir le présent et le futur de notre monde depuis l’Afrique, car, comme ils le disent, «l’Afrique n’est pas seulement le lieu où se joue une partie de l’avenir de la planète, elle est l’un des grands laboratoires d’où émergent des formes inédites de la vie sociale, économique, politique, culturelle et artistique d’aujourd’hui».

«Au Nord comme au Sud, beaucoup trop d’humains sont victimes d’abandon et de plus en plus exposés à de multiples vulnérabilités»

Cette troisième édition des Ateliers de la pensée est intitulée «Basculement des mondes et pratiques de dévulnérabilisation». Dans son introduction des débats, Achille Mbembe explique qu’ils cherchent à «dévulnérabiliser» un monde où, au Nord comme au Sud, beaucoup trop d’humains sont victimes d’abandon et de plus en plus exposés à de multiples vulnérabilités.

Ils souhaitent aussi imaginer comment prendre soin d’un monde qui est en train de basculer dans des temps nouveaux et incertains à cause des bouleversements technologiques et politiques, des tensions géopolitiques et migratoires, de l’épuisement des énergies fossiles, du réchauffement climatique…

Lors d’une des premières interventions, le philosophe sénégalais Bado Ndoye relie l’anthropocène au développement du capitalisme européen et au colonialisme, rappelant que, depuis la «découverte» de l’Amérique en 1492, l’Europe a pillé à son profit les ressources des autres continents. Il en appelle, avec d’autres, à une écologie «décoloniale».

Cette histoire coloniale est évoquée de deux manières à Lausanne en novembre. À l’Espace Arlaud, l’exposition «Derrière les cases de la mission» inscrit l’activité des missionnaires suisses romands en Afrique dès 1870 dans l’histoire de la domination européenne du monde. À Vidy, l’adaptation sur scène de «Congo», le livre d’Éric Vuillard qui raconte comment le roi des Belges Léopold II a acheté en son nom propre le Congo en 1884, par le chorégraphe congolais Faustin Linyekula qui, avec le théâtre, la danse et le chant, fait résonner cette histoire avec la sienne aujourd’hui.

Au moment où nous lançons à Vidy le cycle des «Imaginaires des futurs possibles», associant avec le philosophe Dominique Bourg des artistes, des scientifiques, des penseur·se·s et des citoyen·ne·s, pour plusieurs assemblées participatives afin de réfléchir ensemble à l’avenir, il est stimulant d’entendre à Dakar ces femmes et ces hommes chercher une pensée nouvelle de la vie en commun, de la fraternité et de la sororité.

Créé: 08.11.2019, 16h10

Vincent Baudriller, directeur du Théâtre de Vidy.

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