On réclame des chefs!

Carte blancheà Isabelle Guisan, à propos de trains bondés et de malappris.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Nous subissons tous ce phénomène ferroviaire auquel l’émission «120 minutes» a consacré récemment un sujet désopilant: il nous manque des chefs! Des chefs de train. Disons de vrais contrôleurs qui sachent mettre un peu d’ordre dans les wagons CFF. Chacun a ses exemples, pour certains ils sont quotidiens. Je brasse mes cartes et pique un trajet en train régional sur la ligne Cointrin-Lausanne.

Précaution désormais dérisoire, je me suis munie d’un billet 1re classe dans l’espoir de rouler tranquille en revenant de voyage. En ouvrant la portière, je tombe sur un premier compartiment à quatre occupé par une montagne de bagages. Leurs propriétaires installés de l’autre côté du couloir ne lèvent pas les yeux. Voilà qui donne le ton. J’avance de quelques pas, me permets de déranger une dame qui, le regard rivé sur son écran, se contente d’attirer sa valise mauve contre elle. Un contrôleur passe avant l’arrivée à Genève, sa tâche est facile, les rares passagers de première ont tous leur titre de transport sur ce tronçon.

À la gare Cornavin, tout change. Nous sommes dimanche soir et des hordes prennent le convoi d’assaut. Deux jeunes types bravaches visent notre compartiment à quatre et décrètent d’une voix sonore: «On va s’asseoir ici!» Ma voisine ne bouge pas un cil et moi, consciente de l’espace que j’accapare: «Si vous voulez bien monter ma valise sur le porte-bagages…» Aussitôt dit, aussitôt fait, ils s’installent. Une troupe de sous-officiers reste debout dans le couloir.

Et c’est parti pour une demi-heure de dialogue sadomaso en face de moi. Le plus balèze, un noiraud au regard torve, lance des «Lâche ce téléphone ou je te matraque» et son copain ricane en courbant le dos. Les miettes d’un croissant au jambon volettent jusqu’au sol. Le premier séquestre finalement les deux téléphones du second, lui arrache son croissant au jambon, en engloutit la moitié. Le copain sourit toujours, le dos plié, avec des «C’était bien à Genève, non?» Quand le monologue du regard torve monte en puissance, faire mal à un tel, égorger tel autre, je finis par intervenir: «Euh… merci d’arrêter, je vais faire des cauchemars cette nuit.» L’effet dame à cheveux gris joue, ça se calme… avant de recommencer.

En contrepoint, debout dans le couloir tout contre eux, un aspirant sous-officier transpire dans ses quatre couches de vêtements militaires, il a eu froid pendant l’exercice de nuit. Il fallait simuler une attaque «rapide et massive» sur un ennemi immobile et plus nombreux en faisant passer les chars dans «une putain de forêt». Faut-il saluer l’enthousiasme de ce jeune Vaudois souriant, en ces temps difficiles où tant de civilistes désertent l’armée? Ce soir-là, ses récits tonitruants font monter d’un cran l’étouffement collectif.

De l’autre côté du couloir, les deux messieurs montés à Genève restent aussi impassibles que ma voisine. Le plus âgé reprend vie pour descendre à Lausanne, me rattrape sur le quai, me félicite pour ma «patience». Lui a un abonnement général et «c’est tout le temps comme ça».

«Un nombre grandissant de passagers circulent sans billet dans les trains régionaux. Les plus bruyants squattent les wagons de première»

«Alors, cette gabegie, ça va durer encore longtemps», s’indigne l’Helvète en moi? Un nombre grandissant de passagers circulent sans billet dans les trains régionaux. Les plus bruyants squattent les wagons de première et pas l’ombre d’un contrôle là où ils seraient le plus nécessaires! Pourquoi ne protestez-vous pas, ai-je naïvement demandé au passager aimable qui hausse les épaules en s’éloignant. La faute au surnombre? Endurer encore et encore? Je me suis juré d’écrire cette chronique.

Créé: 15.11.2019, 16h41

Isabelle Guisan, écrivain.

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.