Quand José Ribeaud dérape

L'invitéChristophe Büchi, journaliste et auteur*, ne pouvait rester sans réagir aux propos provocateurs de son confrère. le voici remettant l'église au milieu des dialectes alémaniques...

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Lorsqu’il s’agit de fustiger les Alémaniques et leurs dialectes, mon confrère José Ribeaud y va rarement de main morte. Mais la tribune qu’il a signée dans l’édition du 13 avril de 24 heures sous le titre «Imposture thurgovienne et anarchie alémanique» (sic!), est tellement méprisante, péniblement moralisatrice et excessive, que l’on ne peut pas ne pas réagir.

Bien sûr, on serait tenté de se dire que «tout ce qui est excessif est insignifiant» et passer son chemin. Mais certains propos publics doivent être rectifiés pour que les lecteurs ne les prennent pas pour de l’argent comptant, selon le principe: «qui ne dit mot, consent».

Ecoutons d’abord la diatribe «ribaldienne». «La délirante obsession (sic!) de se singulariser par un dialecte oral aux multiples variantes locales, l’aversion pour l’allemand standard, le malin plaisir d’offenser les minorités linguistiques latines, de narguer les autorités fédérales et de violer la Constitution fédérale» (rien que cela!), lit-on, «créent outre-Sarine une cacophonie pénalisante pour de nombreux élèves».

Et plus loin: «L’anarchie qui règne dans le système scolaire alémanique contraste avec l’harmonie intercantonale réalisée par l’espace romand de formation». Les ténèbres alémaniques contre les lumières romandes: on y est.

Ce qui a déclenché le courroux de notre confrère et lui a fait tremper sa plume dans le fiel est la décision du parlement thurgovien de supprimer l’enseignement du français dans les écoles primaires et de le repousser au degré secondaire.

Certes, on ne voit pas très bien ce que cette décision aurait à voir avec l’amour que les Alémaniques témoignent à leurs dialectes. Mais José Ribeaud sait lier la mayonnaise: «A part de rares intellectuels, les Alémaniques considèrent que leur soixantaine de dialectes doit avoir la priorité sur toutes les autres langues, l’allemand compris.» C’est pour cette raison, à croire notre confrère, que le Grand Conseil thurgovien aurait relégué le français au degré secondaire.

Malheureusement pour lui (et fort heureusement pour nous), tout cela est aberrant. Si les parlementaires thurgoviens ont décidé de renoncer au français à l’école primaire (décision que je regrette d’ailleurs), c’est pour d’autres raisons: ils estiment que l’enseignement de deux langues dites «étrangères» à l’école primaire surcharge les enfants faibles en langues, et pénalise d’autres matières comme les branches scientifiques et artistiques. Et ils pensent qu’il serait mieux de commencer avec l’anglais, plus motivant pour des jeunes, et de faire débuter l’enseignement du français plus tard, mais alors «d’y mettre le paquet».

Tout cela, on le voit, n’a rien (ou très peu) à voir avec la question des dialectes. Mais mon confrère se trompe lourdement sur un autre point encore. Il croit (ou fait semblant de croire) que l’opposition contre l’enseignement du français à l’école primaire proviendrait uniquement des milieux nationalistes et antieuropéens représentés par l’UDC.

La résistance aux deux langues «étrangères» est bien plus large, et comprend notamment une bonne partie des enseignants alémaniques, qui sympathisent en général peu avec l’UDC

Il est vrai qu’on retrouve l’UDC parmi les opposants. Mais la résistance aux deux langues «étrangères» est bien plus large, et comprend notamment une bonne partie des enseignants alémaniques, qui sympathisent en général peu avec l’UDC.

Or, ces enseignants ont des arguments qui devraient être discutés sereinement. Un exemple: savoir si l’on améliore véritablement le niveau de compétence linguistique des jeunes en avançant le début de l’enseignement des langues au degré primaire est une question qui se pose et qui divise les spécialistes. Mais il est évidemment bien plus pratique et efficace de dénoncer un complot nationaliste et blochérien que d’engager le débat de fond.

Le pire service qu’on rende à l’enseignement du français, c’est de vouloir tuer le débat en soupçonnant les opposants d’être des imbéciles malintentionnés. Personnellement, je regrette également la décision du parlement thurgovien: je pense qu’on devrait d’abord aller au bout du modèle actuel, basé sur l’enseignement de deux langues «étrangères» à l’école primaire, avant de tirer des conclusions.

Mais je reste persuadé qu’il est contre-productif de s’en prendre collectivement aux Alémaniques qui, «sauf quelques rares intellectuels», n’aimeraient pas l’allemand ni le français, et seraient entichés de «leur soixantaine de dialectes locaux» (d’ailleurs: qui les a comptés?).

Ce genre de discours jacobin anti-alémanique de mauvais aloi ne peut qu’empoisonner le débat et faire détester la cause qu’on prétend défendre.

*Dernier livre paru: «Mariage de raison. Romands et Alémaniques: une histoire suisse», Zoé, 2015

(24 heures)

Créé: 18.04.2016, 10h50

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