Changer les noms pour changer l’histoire

L’invitéOlivier Meuwly interroge la volonté de relire le passé à la lumière du moralisme contemporain.

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L’histoire est encombrante. Et notre obsession à débusquer tout ce qui n’apparaîtrait pas conforme à la morale du moment la rend désespérante. Lire le passé à la lumière des attentes présumées d’aujour­d’hui semble devenu l’aboutissement nécessaire de toute recherche historique.


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Que faire donc des scientifiques et des artistes qui ont commis des propos indiscutablement pénibles mais dont le génie nous illumine encore? Doit-on tirer motif de leurs opinions politiques peut-être inacceptables pour condamner l’ensemble de leur œuvre?

La Suisse n’échappe pas à cette furia «révisionniste» qui s’échine à relire l’histoire à travers des lunettes certes cerclées d’un moralisme inoxydable, mais qui font table rase de la réalité historique, dont on veut nier l’ineffable complexité. Après avoir vu la place qui lui était dédiée à Neuchâtel rebaptisée, le célèbre naturaliste Louis Agassiz, grand savant mais auteur de thèses racistes indignes, est tombé sous les fourches morales du Conseil communal de Lausanne. La Municipalité a élégamment évité le piège mais le débat n’est pas clos.

C’est que la liste est longue des «prévenus» potentiels que les procureurs autoproclamés d’un Bien dont ils seraient les uniques vestales pourraient dénoncer. On se souvient des querelles autour de Le Corbusier ornant nos billets de 10 francs ou de l’historien bâlois Burckhardt, éminent spécialiste de la Renaissance italienne, qu’arboraient nos billets de 1000 francs: le premier a frayé d’un peu trop près avec des régimes peu recommandables, alors que le second a laissé échapper de sa plume des considérations antisémites.

«Leur apport à la science ou à la culture n’a-t-il pas vocation à transcender?»

On sait aussi que, plus récemment, la chancelière allemande Angela Merkel vient de remiser dans les caves de la Chancellerie un tableau de Nolde, célèbre antisémite. Et comment devrait-on baptiser l’avenue de notre écrivain «national» C.-F. Ramuz, objet de polémiques récurrentes à propos de son antisémitisme présumé? Quels seront les critères dans dix ans? On frémit déjà… Leur apport à la science ou à la culture n’a-t-il pas vocation à transcender les consensus du moment?

L’ancien député POP Julien Sansonnens, qu’on ne peut qualifier de chantre de la réaction, a justement décrit dans «Le Temps» du 11 septembre 2018 le danger de «changer l’identité des lieux avant de changer celle des gens». L’Allemagne est sillonnée de rues ou de ponts Hindenburg, du nom du maréchal qui, auréolé d’une gloire factice après 1918, a pavé la route du pouvoir à Hitler… Les protestations se multiplient, à Darmstadt ou ailleurs. Bad Tölz, en Bavière, a fait de sa Hindenburgstrasse un véritable musée à ciel ouvert où est disséquée cette douloureuse période de l’histoire allemande. Idée intéressante.

L’histoire est par nature un champ politique. Mais lorsqu’on critique à juste titre l’usage abusif de l’histoire suisse par l’UDC, la question du nom des rues ne duplique-t-il pas ce processus mais à fronts inversés?

Créé: 26.06.2019, 06h50

Débat public

Nous vous invitons à participer au grand débat public sur ce thème organisé avec «24 heures», mercredi 3 juillet 2019 à 20 h dans la salle du Conseil communal de Lausanne.

Olivier Meuwly, historien.

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