T’as pas deux balles?

Carte BlancheCarine Zuber réfléchit sur le phénomène de la mendicité et propose de lever son interdiction.

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«T’as pas 2 balles?» Fin des années 80, j’entends cette phrase pour la première fois à mon entrée au gymnase de Bienne, lorsque je découvre le monde de la ville, moi qui avais passé une enfance protégée dans un bled. Jusqu’à mes 20 ans, cette question accompagne mon quotidien trois fois par jour. Trois fois, je me pose la question «je donne ou pas, combien et pourquoi?». Parfois les quémandeurs m’agaçaient ou m’amusaient. Souvent, ils m’attristaient. C’était pour un billet de train, puis très vite, le sleep-in est devenu le leitmotiv de ces junkies ou alcoolos pour la plupart.

Je me suis inventé mes propres règles, les ajustant à ma conscience. «Tu veux un café? Allons en boire un». «Tu veux un billet de train? Allons l’acheter ensemble». Tous des menteurs, me suis-je dit. Mais j’ai vite compris qu’il ne s’agissait pas de cela. Qu’il s’agissait juste d’un besoin pour un sandwich, une bière ou une dose d’héro. Je pense depuis que cette confrontation a fait partie de mon apprentissage de vie. Voir mendier, chaque jour, me renvoyait aux problèmes de société. Je devais m’y intéresser. Au fil du temps, ces questions ont changé, les problèmes et le type de mendiants aussi, mais toujours la même tactique. Le Rom remplace le junkie et simule son bras paralysé, l’alcoolique met en avant son maigre chien. Tous essayent de cibler notre conscience pour qu’on craque.

Si l’on mendie, c’est aussi que l’on donne

Depuis deux ans que j’habite à Zurich, plus rien. Pourquoi? Où ont-ils disparu? On m’a répondu que pour les drogués, il y a les centres de distribution, pour les SDF les Notfallschlafstellen, pour les affamés les soupes populaires. Bon, d’accord, et les Roms? Personne ne sait. Une recherche Google m’a suffi pour comprendre que toutes les villes importantes de Suisse avaient entre-temps simplement interdit la mendicité. Quoi? Mise à part à Lausanne, je n’en avais pas entendu parler. Discrètement, sans que personne ne s’offusque, les villes en ont ainsi décidé. La prise de conscience de cette nouvelle réalité m’a perturbée. Comment peut-on criminaliser ceux qui demandent de l’argent à ceux qui en ont? Oui, j’admets, ils m’ont aussi énervée, les Roms. Avec leurs regards larmoyants, leur insistance, leur simulation maladroite. Je me souviens de l’un d’entre eux qui avait pigé que s’il venait caresser mon chien et qu’il me posait des questions sur lui, je finissais par craquer – gagné! Et ne me dites pas que vous ne l’avez jamais fait… et que votre conscience ne s’en est pas portée mieux après. Oui, ce geste m’a parfois, très égoïstement, fait du bien.

Alors, au nom de nos consciences qui ont besoin d’être entretenues quotidiennement, autrement que par une nourriture bio, un virement bancaire à la Chaîne du Bonheur ou le tri de nos ordures, mais simplement par le don d’un humain à un humain, j’en appelle à la levée de l’interdiction de mendier. Car si l’on mendie, c’est aussi que l’on donne. Et s’il y a besoin de mendier, il y a peut-être aussi – pour les autres – besoin de donner, non? (24 heures)

Créé: 04.06.2015, 12h30

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