Tous fichés volontaires

Carte blancheà Frédéric Maire, à propos de cinéma et de surveillance des individus.

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Les 55es Journées cinématographiques de Soleure, rendez-vous annuel de la production nationale, se sont achevées mercredi. Elles ont été inaugurées par un film de Micha Lewinsky, «Moskau Einfach!», retraçant en mode comédie l’affaire dite des fiches qui, il y a trente ans, a fait trembler la Suisse. Où l’on découvrait soudain que 900'000 habitants du pays avaient été dûment traqués, surveillés, écoutés, infiltrés, au point que la police savait presque tout des faits et gestes de ces dangereux individus, plutôt marqués à gauche. Et parmi eux de nombreux acteurs culturels, dont feu Freddy Buache (forcément) et le scénariste Claude Muret – qui apparaît dans le documentaire formidable que Jean-Stéphane Bron avait consacré à chaud à cette affaire, «Connu de nos services» (1997).

Dans le film de Lewinsky, sur une bonne vieille télé de l’époque, on découvre Moritz Leuenberger, alors conseiller national et membre de la Commission parlementaire chargée d’enquêter sur l’affaire Kopp, révéler publiquement au parlement cette surveillance secrète.

«Le conseiller fédéral Alain Berset a remarqué combien, à l’ère du numérique, la question du contrôle était plus que jamais une préoccupation constante.»

Ce même Leuenberger, devenu ensuite conseiller fédéral, qui, en cinéphile averti, était dans la salle pour se (re)voir vivre ces années de scandale. En ouvrant officiellement la manifestation, son successeur, le conseiller fédéral Alain Berset, a non seulement rappelé cette affaire, mais remarqué combien, à l’ère du numérique, la question du contrôle était plus que jamais une préoccupation constante.

Le hasard veut qu’au même moment le «New York Times» s’émeuve d’un nouveau scandale du même ordre, international cette fois. L’application de reconnaissance faciale Clearview AI aurait aspiré plus de 3 milliards de photos liées à des noms, cela le plus simplement du monde en les récupérant à partir des innombrables réseaux sociaux disponibles sur la Toile, notamment Facebook et Twitter. Illégalement, dit-on. Et des procès pourraient suivre. Mais peu importe. Fini le policier zélé qui passe des heures dans sa voiture à surveiller chez qui Alfred est allé passer la soirée. Aujourd’hui, c’est Alfred qui met tout seul des selfies de sa soirée sur un site quelconque et renseigne la planète entière sur ses faits et gestes…

Alors, me direz-vous, quelle importance? Alfred n’est pas plus un espion que ne l’étaient nos «fichés» de l’époque, artistes, politiciens, étudiants… Mais, comme le précise le site de GNT, Génération nouvelles technologies) Clearview «collabore depuis quelques années avec plus de 600 services de police, le développement de la société a été financé par Peter Thiel, soutien de Donald Trump, et, puisque le hasard fait bien les choses, membre du conseil d’administration de Facebook, mais également fondateur de la société de cybersurveillance Palantir».

Personnellement, l’idée que des gens comme cela puissent avoir accès à toutes les images que j’aurais malencontreusement publiées sur mon compte Facebook ou Instagram ne me rassure pas plus que ça.

Mais il faut nous y faire: par l’activité de nos téléphones, ordinateurs et tablettes, complétée par les milliers de caméras qui filment nos rues, nos carrefours ou nos bancomats, assistés de toutes les cartes que l’on utilise (pour payer, pour prendre le train, pour obtenir des rabais, pour entrer dans un parking ou pour aller skier), bref grâce à tous ces outils numériques bien pratiques que nous usons sans y penser nous sommes désormais tous fichés, volontaires, et bien contents, qui plus est.

Créé: 01.02.2020, 08h27

Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse.

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