Finir mes jours en regardant le lac

Carte blancheà Isabelle Guisan, qui se penche sur la problématique du logement des seniors.

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Suis-je vraiment un enfant gâté, moi, senior qui espère trouver un logement adapté non seulement aux limites que m’imposera le vieillissement mais aussi à ma personnalité et à mon histoire de vie?

Pourquoi, par exemple, n’aurais-je plus droit à la vue sur le lac quand mes 90 ans seront installés dans un appartement dit protégé? Le logement protégé que propose le Canton de Vaud ne s’émancipe que lentement des seules normes calibrées par le système de santé pour s’adapter davantage aux demandes individuelles de bien-être de locataires qui restent, même au grand âge, très différents les uns des autres. Économiquement parlant mais pas seulement.

À quand une vaste consultation populaire qui interroge les envies de la classe moyenne vieillissante? Ces envies ne sont pas entendues, faute de se confronter à un marché diversifié. Une communication limpide sur l’ensemble du marché actuel de ce type de logements serait d’ailleurs bienvenue.

N’oublions pas que le loyer des logements dits conventionnés, donc reconnus par l’État comme protégés, n’est bas que quand il est subventionné. Le coût de l’accompagnement socioculturel proposé sur place est en effet généralement assumé par les seuls locataires. En plus, bon nombre des résidences construites ces vingt dernières années sont accolées à des EMS, coexistence dans laquelle je n’ai pas envie de projeter mon encore jeune vieillesse.

«S’adapter davantage aux demandes individuelles de bien-être de locataires qui restent, même au grand âge, très différents les uns des autres»

Aujourd’hui, la seule alternative n’en est pas une pour la majorité, à savoir dépenser une fortune dans des ghettos de luxe, des appartements – pas forcément grands non plus – comme ceux qui se construisent en ce moment dans la région morgienne.

Nos exigences de bobos en quête de sur-mesure énervent certains protagonistes actifs depuis longtemps sur la scène du logement protégé. Elles pourraient faire demain le beurre des nouveaux entrepreneurs qui cherchent du terrain, denrée rare, pour construire une offre proche de nos désirs tant de confort que de libre arbitre. À savoir des immeubles situés et conçus de manière à ce que leur voisinage utilise lui aussi les services proposés, la cafétéria, le cours de yoga ou la conférence du lundi soir. Dans la foulée, les loyers devraient rester accessibles et on y vivrait davantage de mixité dans les interactions sociales.

Mais la coordination indispensable dans ce type de résidences a son coût et il semble que nous devrons bon gré mal gré emménager dans des ensembles de 40 à 50 appartements. Ils seront gérés par des professionnels dûment formés, nous promet-on, à une clientèle à la fois éclectique et exigeante. Une clientèle qui voudra continuer à osciller entre la sécurité souhaitée et sa liberté revendiquée.

Pendant ce temps, les années filent. Je morigène mes amis octogénaires et nonagénaires qui s’obstinent à camper dans leur villa et garde un œil sur les microprojets privés qui s’esquissent ici et là. Je fantasme sur les esprits opiniâtres qui discutent pendant dix ans autour d’une table pour monter un projet collectif, se battre avec les autorités, les architectes, les oppositions des futurs voisins.

Quelques dissidences plus tard et d’innombrables dossiers alignés sur la table, ça y est, ils ont emménagé. Persévérance admirable mais ouf, rien n’est simple pour eux non plus. Les écueils que rencontrent certaines de ces expériences me rassérènent presque quand je me sens bien démunie face à l’absence actuelle de perspectives stimulantes.

Créé: 15.06.2019, 08h51

Isabelle Guisan, écrivain.

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